27-30 juillet 1918 : nous sommes entrés dans la grande fournaise



Le samedi 27 juillet 1918
Le 6ème bataillon quitte Boursonne à 5 h en camions automobiles. Le 5ème bataillon est parti hier soir. Nous passons à Pisseleux, Villers-Cotterets, Dampleux, Vouty, Ancienville, Chouy, où nous quittons les autos. Nous allons bivouaquer dans un bois à 1500 m de Chouy, le bois de Rozet-Saint-Albin. Le village de Chouy est incendié et des pancartes allemandes indiquent qu’ils y ont cantonné dernièrement. Il y a à travers les champs de blé des trous d’obus, des éléments de tranchées, des débris de matériel et du fil de fer. Nous avons fait environ 18 km en camions. Il y a un départ de permissionnaires qui vont prendre le train à la gare de Villers-Cotterets. Nous quittons nos emplacements à la nuit et nous allons en réserve dans un champ de blé près de la ferme de Martimpré où nous arrivons à 24 h. Nous nous installons dans des trous qui ont été creusés il y a trois jours par le 224ème d’infanterie qui a passé 11 jours dans le secteur. Nous sommes à 600 m au sud de la ferme de Martinprés et à 1500 m au sud du village du Plessier-Huleu. Canonnade et rafales de mitrailleuses. Nous sommes entrés cette fois dans la grande fournaise.

Le dimanche 28 juillet 1918
Je vais à 3 h établir la liaison vers un bois de peupliers, à 800 m en avant. Je n’y trouve personne. Violent bombardement français de 5 h à 9 h vers le village de Grand-Rozoy et sur le village du Plessier-Huleu ; il y a un drapeau de la Croix-Rouge sur le clocher de ce village qui est occupé par les Allemands. L’artillerie allemande tire sur nos positions toute la journée, mais faiblement. Il y a toujours en l’air une dizaine d’avions français et allemands, il y a des saucisses françaises en observation, pas d’allemandes. Les 4ème et 5ème bataillons du 344 ont attaqué ce matin avec le 206ème et avancé de 2 km en profondeur. Nous (la 22ème compagnie) quittons nos emplacements à 21 h et nous allons en prendre d’autres en ligne à la Baillette, à 1500 m au S.-O. du village de Grand-Rozoy et à 1500 m au nord d’Oulchy-le-Château. Nous remplaçons le 224ème de ligne qui est relevé. Il y a quelques morts du 224 à travers la plaine et aux abords des trous que nous venons de quitter. Bombardement [au canon] de 150 allemand.

Dimanche 28 juillet 1918
Mon cher père,
Nous sommes en 1ère ligne depuis cette nuit dans un secteur très mouvementé et où les positions changent assez souvent. Il y a eu ce matin un bombardement français de 5 h à 9 h et d’une grande violence. Chaque jour peut nous amener des surprises et pas toujours agréables. Toute ma Compagnie est installée dans une grande pièce de blé haut comme la poitrine, nous y avons fait chacun un trou pour être cachés pendant la journée. La nuit si nous nous déplaçons nous marchons à travers le blé, il tombe aussi pas mal d’obus dedans, aussi il faut voir dans quel état il est. J’ai vu aujourd’hui pas mal d’aéroplanes, il y en avait toujours une douzaine dans l’air et pendant toute la journée. C’est long une journée quand on la passe dans un trou sans bouger et à regarder les épis de blé qui se balancent, et qu’il tombe des obus à droite et à gauche.
Santé bonne.
Agréez, mon cher père, l’expression de toute mon affection. H. Moisy

Le lundi 29 juillet 1918
Nous passons la nuit dans un petit bois, la 2ème section devant la 4ème. A 2 h nous sommes remplacés par le 16ème de ligne, et nous revenons en arrière dans les bois de Billy-sur-Ourcq, en passant par la ferme de Géroménis et Billy. A 4 h, le bombardement français et anglais commence, il y a des batteries de petite et de grosse artillerie partout à travers les blés. A 5 h deux divisions françaises et une anglaise attaquent vers Grand-Rozoy. La canonnade continue, violente, toute la journée. Je vais à Billy-sur-Ourcq à 15 h, le village a été occupé par les Allemands il y a quelques jours, et il y a encore des inscriptions en allemand. Nous passons la journée dans les bois de Billy et nous partons à 21 h, nous passons à Billy, la ferme de Géroménil, Oulchy-la-Ville, Oulchy-le-Château. Une partie du village est en train de brûler, les Allemands l’ont quitté ces jours-ci.

Le mardi 30 juillet 1918
Nous arrivons à Cugny[-les-Crouttes] à 1 h, nous nous installons dans un bois en contre-pente à 1 km au nord de l’Ourcq, nous transportons des gerbes de seigle dans le bois et nous nous couchons le restant de la nuit. Nous avons repos toute la journée et nous devons rester sous bois. L’artillerie allemande tire sur Cugny et sur les bords de l’Ourcq. Vu avions français et allemands. Nous voyons le clocher de Fère-en-Tardenois à quelques kilomètres. Le temps est très chaud depuis trois jours. Nous sommes assez bien ravitaillés.

Mardi 30 juillet 1918
Mon cher père,
La nuit et la journée ont été calmes pour nous. Ce qui n’empêche pas la bataille de continuer avec acharnement, de nouvelles divisions remplaçant au fur et à mesure celles qui sont fatiguées. Les Allemands reculent tous les jours mais en se défendant sérieusement et il ne faudrait pas croire que ce soit une promenade l’arme à la bretelle.
J’ai traversé cette nuit le village d’Oulchy le Château que nous avons repris il y a quelques jours et je passe la journée dans un bois à 1 km de l’Ourcq, au nord. Il fait très chaud et toute la vallée est couverte de blés murs et de récoltes de toutes sortes. De temps en temps il tombe des obus partout à travers. Si nous avançons encore les moissons pourront être faites. Il y a des Anglais et des Américains avec nous. C’est inimaginable tout le mouvement qu’il y a jour et nuit dans cette région, sur terre et dans l’air. Il y a des batteries d’artillerie partout et n’importe où, dans les bois et dans les blés, et des grosses pièces qui font trembler la terre. Le pays est très joli, autrement que la Meuse. Nous fatiguons beaucoup mais j’espère que ça ne durera pas bien des semaines pour nous.
Affectueusement à vous. – H

Le mercredi 31 juillet 1918
Repos toute la journée dans le bois. Je vais me laver dans l’Ourcq, près d’un pont de chemin de fer qui est démoli. Le sergent Pilon vient avec moi. Il y a un régiment de cavalerie en bivouac au bord de l’Ourcq. Canonnade française et allemande. Vu aéros et Taubes. Il y a au milieu des champs un aéroplane allemand qui a été abattu il y a quelques jours, je découpe quelques morceaux des ailes. Nous allons chercher la soupe à Oulchy-le-Château où se trouvent nos cuisines roulantes. Nos cuisiniers ramassent des légumes à volonté dans les jardins abandonnés d’Oulchy-le-Château. — Avec les sergents Simandoux, Dalbavie et Delidais, je suis proposé pour le grade de sous-lieutenant. Nous devons nous déplacer cette nuit et nous faisons chacun un paquet de la couverture et des objets les moins usuels et nous les déposons au T[rain de] C[ombat]. Nous touchons des munitions, des artifices et des vivres. Nous quittons nos emplacements à 23 h et nous allons dans un petit boqueteau à 1500 m au nord-est, nous nous installons dans des trous individuels creusés d’avance. Entre nos positions et l’Ourcq, il y a des petits éléments de tranchées qui ont été creusés par les Allemands dans leur retraite et il y a dedans beaucoup de caisses de cartouches à mitrailleuses sur bandes ; il y a aussi quelques cadavres allemands. Au bord de l’Ourcq, il y a un gros dépôt d’obus allemands de 150 et 210 ou 220.

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