Histoire de la BD dans la Nouvelle République: acte 14 Hopalong Cassidy, un beau cowboy pour une « légende américaine » tout en bulles



Salut à toi, Hopalong Cassidy, cow-boy exemplaire venu galoper pendant quatre ans dans les pages du Centre-…Ouest…

Les archives de la Nouvelle République sont vraiment un coffre à trésors pour les fans du neuvième art. Nouvel exemple qui va plaire à tous les amateurs de western, la parution pendant six ans, s’il vous plaît, des aventures du cow boy mythique Hopalong Cassidy. Venant directement à la suite d’une histoire très documentée sur les Indiens racontée par le néerlandais Hans Kresse (Matho Tonga), voici la version – ou la vision – plus classique de la vie des ranchs de l’ouest américain, dessinée, justement, par un Américain.

Alors, pourquoi est-ce un trésor ?

1°) Parce qu’en France, cette superbe bande dessinée dont le graphisme n’est pas sans rappeler celui du maître du noir et blanc, Milton Caniff, n’a été publiée au quotidien QUE dans deux titres : France Soir (feu France Soir !) et La Nouvelle République du Centre-Ouest.

2°) Parce que son héros est devenu l’un des symboles adorés du public américain de la légende de l’Ouest.

3°) Parce que son dessinateur est aussi un monstre sacré, star dans son pays, quasi-inconnu en France… et curieusement absent des grandes encyclopédies.

Explications du shériff Erwann.

Clarence Mulford s’est beaucoup documenté avant d’écrire sa série de livres qui ont connu, au début du siècle, un énorme succès.

L’histoire, avant l’histoire

Commençons par le début pour cette saga assez étonnante. Ce sera plus clair. Tout commence en 1904 (ou en 1907, les sources se contredisent), bref, c’était pas hier. Un journaliste-écrivain de l’Illinois – sur la côte Est des USA – qui n’avait jamais mis les pieds de l’autre côté du Pecos, se mit à écrire des romans très documentés qui devinrent hyper-populaires. Il se nommait Clarence E. Mulford (1885-1956) et le héros de ses histoires était un cow-boy : Hopalong Cassidy.

Vingt-six tomes virent le jour (dont une dizaine a été traduit en français par le scénariste Sébastien Japrisot – sous le pseudonyme de Robert Huart – et publiés chez Robert Laffont dans les années 50. Si vous trouvez çà chez un antiquaire…) et bien entendu, le cinéma US flaira rapidement la bonne occase.

Ce fut Cecil B. DeMille qui s’y colla en 1927 (ce type assez fou pour tourner Les Dix commandements d’abord en muet, en 1923 puis en parlant en 1956 !) et fit de Hopalong Cassidy, un héros du septième art. Bravo, The Artist ! A partir de 1935, l’acteur William Boyd (dit Bill Boyd) devint physiquement le beau cow-boy tout de noir vêtu pour une série incroyable de films de série B tourné par un assistant de Cecil B. DeMille, Harry Sherman (le tout premier s’appelle curieusement « Hop-a-long Cassidy »).

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Soixante-six longs métrages en tout, entre 1935 et 1948, qui fit aussi une vedette du cheval blanc du cow-boy, Topper (la plupart tournés à Lone Pine en Californie où se tient aujourd’hui un festival de cinéma consacré à Hopalong Cassidy).

La télévision ne fit que prolonger ce triomphe : 52 épisodes d’une série intitulée « Hoppy TV series » virent le jour entre 1949 et 1952. C’est l’heure de gloire de ce qu’on nommera les « horses serials » dont l’autre bénéficiaire sera Roy Rogers. Il y eut une centaine d’épisodes racontés à la radio, toujours entre 1950 et 1952.

Avant la BD, le cinéma, les séries B par dizaines avec un acteur fétiche, Bill Boyd, totalement identifié par le public américain avec son personnage… d’autant que Dan Spiegle va lui donner, en dessin, une ressemblance frappante.

C’est d’ailleurs dans cette période que paraît en comic book la version BD de ce western très américain. Deux ans plus tôt, Billy Boyd lui-même, cherchant un auteur pour voir son travail traduit en dessin, avait confié le job au graphiste Dan Spiegle qui va être associé à plusieurs scénaristes différents. C’est également en 1951 que les droits pour la presse quotidienne seront distribués par le King Feature Syndicat (KFS) relayé en France par l’incontournable Opera Mundi.

C’est ainsi, par la grâce de l’agence de Paul Winkler, après un passage en pocket par les éditions Imperia (de 1951 à 1964) que le cow-boy Hopalong Cassidy finit par débarquer, après l’indien Matho Tonga, dans les colonnes de la NRC0. Nous sommes en octobre 1954.

L’histoire

Hopalong Cassidy,

tous les jeudis du 21 octobre 1954 au 8 septembre 1960.

21 octobre 1954 : toujours le Coin des Jeunes. Le lecteur va passer des Indiens de Matho Tonga aux cow-boys de Dan Spiegle. Toujours sur une pleine page.

Curieux de reparler d’histoire illustrée alors que Hopalong Cassidy va être la première véritable BD avec bulles de l’histoire dans la NRCO.

Huit ans après le premier strip de Monsieur Soupolait dans la NR, la bande dessinée signée Dan Spiegle (avec Royal King Cole au scénario) marque un tournant capital. C’est la première fois que les auteurs utilisent des « bulles » (des phylactères) pour faire dialoguer leurs personnages. C’est la première « vraie » BD, au sens actuel du terme, dans le journal. Même si l’annonce de sa parution signale aux lecteurs du « Coin des jeunes » qu’il s’agit d’une « histoire illustrée ». En 1954, on aurait donc oublié le mot de… 1949 !

Dans ces bulles, les textes sont parfois un peu à l’étroit et surtout, les différences de typographies assez criantes lorsqu’on passe d’un épisode à un autre. Hopalong Cassidy dans la NRCO, ce sont donc ces 906 planches complètes publiées pendant six ans, avec parfois, là encore, des ruptures dans la continuité du récit. L’explication en est assez simple. Opera Mundi (via KFS) n’a probablement pas fourni aux clients français les planches des éditions dominicales américaines puisque ce que la NR et France Soir ont publié, était paru aux Etats-Unis entre 1951 et 1953, sans aucune interruption.

Signée Dan Spiegle, avec le double copyright KFS/Opera Mundi, la case portant le n°1 du premier épisode publié en France. Elle date probablement de 1951, en fait.

Difficile de donner un âge à Hoppy Cassidy. Le noir le vieillit indiscutablement. C’est ici la première apparition de son compagnon à quatre pattes, le cheval Topper, aussi célèbre que son cavalier aux Etats-Unis.

Alors, qui est-ce cet Hopalong Cassidy ? Toujours habillé de sombre, foulard autour du cou, stetson sur le crâne (peut-être blond, mais d’un blond très clair), beau parleur, mais habile du colt, fin cavalier et bon gardien, le Texan est contremaître d’un ranch. Ce ranch dont le nom va devenir si populaire aux USA qu’il est devenu le symbole DU ranch, se nomme le « Bar 20 ». Dirigé par un aristocrate anglais plutôt original portant monocle (Sir Roland), et aidé par ses deux amis (le vieux barbu California et le jeune garçon vacher, Mesquite Jenkins), Hopalong et sa fière monture Topper vont chasser les méchants, les bandits, les hors-la-loi. Et affronter les dangers de l’Ouest sauvage à grands coups de colt et de chevauchées effrénées.

Avec ses trois pages différentes échelonnées entre 1954 et 1958, la différence de typographie utilisée par la Nouvelle République est flagrante. Question technique : le contenu des bulles était-il fourni par KFS et retraduit par Opera Mundi, ou était-il retravaillé par les studios tourangeaux de la NR ???

En 1950, alors que Bill Boyd faisait sa couverture, le magazine Time écrivait à propos de Hopalong Cassidy : « L’acteur en a fait une sorte de Parangon de vertu : un homme qui ne boit pas, qui ne fume pas, qui n’embrasse pas les filles et qui essaye de capturer les outlaws sans les tuer et qui toujours laisse les « vilains » (en anglais dans le texte !) tirer les premiers si le combat au pistolet devient inévitable ». Hoppy, c’est le petit nom du héros en noir et blanc, est devenu une « légende américaine ». Des rencontres cow-boy portent son nom un peu partout dans l’Ouest ; des ranchs portent son nom ; tout un merchandising important s’est mis en place autour de Hoppy, Topper et leurs amis. Plus d’un siècle après sa création littéraire… (Retrouvez son site officiel)

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Un portrait du dessinateur il y a quelques années. Une production énorme et pourtant quasi-inconnu en France. (Document tiré de l’encyclopédie ERBzine)

L’auteur

Dan Spiegle (1920…)

Si le western passé un peu inaperçu dans les colonnes de la Nouvelle République est une véritable institution en Amérique, que dire du dessinateur. Avant d’en toucher deux mots, l’oncle Erwann renvoie les spécialistes de Dan Spiegle sur la remarquable biographie faite par Fabrice Castanet sur le site PIMPF.

« Elève » de Milton Caniff, Dan Spiegle est passé maître dans l’art du noir et blanc. Ombres, contrejour, reflets, éclats : les lecteurs de la NR ont pu se régaler…

Car la carrière du monsieur en question est tout aussi gigantesque (titanesque devrait-on dire) que le succès de sa BD de cow-boy. Laquelle ne fut d’ailleurs qu’une goutte d’eau dans une production exceptionnelle. Après l’armée dans les Marines et une école d’art de Los Angeles, il rencontre donc Bill Boyd et commence en 1949 à dessiner Hopalong Cassidy. Il le fera jusqu’en 1955 mais avec le décalage, la NR continuera à publier sa BD alors que la mode outre-Atlantique sera déjà passée à autre chose.

Autre exemple de la technique affirmée du dessinateur. Ici pas de cow-boy, mais une ambiance superbement rendue.

Et que dire de cette chevauchée nocturne. Image terriblement cinématographique aussi.

Dan Spiegle va persister pourtant dans le western dessiné, adapté de séries télévisées à succès (comme Aigle Noir) ; puis, toujours pour Dell Publications, le voilà – entre cent autres – avec Zorro, Mary Poppins puis Flipper le dauphin, Lassie chien fidèle, les Aquanautes, le Capitaine Nemo. Il tate même de Mickey, puis de Tarzan (sur lequel il reviendra quinze ans plus tard), voire des Harlem Globe-Trotters ; il travaille plus tard pour DC comic’s puis pour la Marvel adaptant des succès d’ écran comme Spiderman, Greystoke, Roger Rabbit ; on trouve sa trace dans des albums tirés de la production des studios Disney comme Pocahontas ; il signe aussi du Indiana Jones et on en oublie des tonnes évidemment.

Coups de feu dans la nuit : gros plan sur une case parmi des centaines d’autres. Pour les écoles de graphisme.

Ce seigneur du dessin a aujourd’hui 92 ans. Il est, lui aussi, une légende américaine dont l’oncle Erwann n’est pas peu fier de rappeler qu’il a traversé les pages de la Nouvelle République voici plus de cinquante ans. C’est ce qu’on appelle la (re) découverte de l’Ouest !

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À propos de Erwann Tancé

C’est à Angoulême qu’Erwann Tancé a bu un peu trop de potion magique. Co-créateur de l’Association des critiques de Bandes dessinées (ACBD), il a écrit notamment Le Grand Vingtième (avec Gilles Ratier et Christian Tua, édité par la Charente Libre) et Toonder, l’enchanteur au quotidien (avec Alain Beyrand, éditions La Nouvelle République – épuisé).
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