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Rentrée littéraire

147289_couverture_Hres_0Un premier roman ? Comme c’est curieux ;-)

Oui, je sais, ils pullulent sur ce blog. Et celui dont je vais vous parler aujourd’hui fait partie des très très bonnes surprises de cette rentrée littéraire.

Blizzard est un huis clos à ciel ouvert. Un roman choral qui nous mène dans le froid et les arcanes sombres de l’âme humaine.

Marie Vingtras (il ne s’agit pas de son patronyme) signe là un roman dont chaque chapitre porte la voix d’un personnage différent. On y trouve BessBenedictCole, mais aussi Freeman. L’affreux Clifford s’y ajoute, en filigrane.

L’histoire ? Le roman, vif et totalement maîtrisé, s’ouvre sur une scène qui s’annonce tragique : Bess vient, pour refaire ses lacets, de lâcher la main de Thomas, l’enfant dont elle s’occupe avec Benedict, avec qui elle habite et qui a grandi là avec ses parents et son frère, parti depuis longtemps. Cole, l’ami de la famille, vient à sa rescousse. Freeman aussi, ce drôle de type arrivé là pour on ne sait quoi…

 

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Rentrée littéraire

product_9782072950377_195x320Deux femmes. deux histoires. Et pourtant un lien. Finalement. Jusqu’au bout. Clarisse et Eve ont eu le même père. La première a beaucoup voyagé. S’est brûlée les ailes souvent et s’est abîmée dans des histoires d’amour sans issue. Jusqu’à la dernière qui lui coûtera la vie.

Clarisse vit à Paris, entourée de ses trois fils, si proches et si distants à la fois. Eve, elle, a quitté la France depuis bien longtemps.

A New-York, elle a fait carrière, créé son entreprise et construit une famille solide.  Deux personnalités, deux idéaux. Deux manières d’envisager la vie. Et une même quête de bonheur.

Chapitre après chapitre, leurs deux vies se mélangent. Des années 80 jusqu’au janvier 2021, au moment de l’enterrement.

Au final, la fresque d’une époque, des années quatre-vingt à nos jours qui interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur.

On y retrouve des thèmes chers à Catherine Cusset dont j’avais parlé ici pour L’autre qu’on adorait. 

La quinquagénaire signe ici son quinzième roman. Agrégée de lettres classiques, Catherine Cusset enseigna de 1990 à 2002 aux Etats-Unis avant de de se consacrer entièrement à l’écriture. J’avais découvert son univers avec « La haine de la famille », paru en 2001 puis avec « Un brillant avenir », en 2008.

Un roman dans lequel on se laisse finalement entraîner. Tant pis pour les quelques aspects caricaturaux qui ponctuent les chapitres.

Extraits

 Page 161 :  » Le dimanche où Eve aurait dû décoller pour Paris, la semaine qu’elle aurait dû passer là-bas s’étaient écoulés sans qu’elle y pense. Elle avait appelé Sébastien le dimanche matin avant de retourner à l’hôpital, pendant que Paul prenait sa douche. Elle avait laissé un message disant que sa fille était très malade. Elle n’était pas du genre à disparaître sans un mot. Mais la peur qui avait envahi son corps quand son mari avait appelé de Saint-Vincent la nuit du vendredi avait mis fin à l’envoûtement comme un électrochoc. Sébastien n’était rien. Seuls comptaient Paul et ses filles. »

Page 253 :  » Elle avait faim. Une faim incroyable. De sucré. Elle finit par trouver un antique paquet entamé de biscuits mous qu’elle dévora, debout contre le comptoir. Au fond d’un tiroir elle dénicha une moitié de tablette de chocolat praliné. Et dans le placard, la fin d’un pot de miel de châtaigne. Elle mangea tout. 

Vers une heure elle reçut un texto de Lucas : il était chez Simon, ils avaient regardé un film. En se lavant les dents elle remarqua les joints craquelés de la douche et un carreau décollé. 

Le message de Lucas n’avait pas desserré l’étau. Elle se retournait dans son lit sans glisser dans le sommeil. De ses trois fils, deux avaient mis un océan entre eux et elle. Le troisième n’arrivait pas plus à vivre que sa mère. Elle n’avait jamais réussi à garder un homme ni un boulot. Elle avait voulu écrire et jamais pu finir. Son unique création, l’appartement, s’effondrait sur elle comme un tombeau. « 

Pages 296-297 : « […]  A la fin de la semaine, elle était tellement fatiguée que j’étais soulagée qu’elle parte : j’avais peur qu’elle n’ait une autre accident de vélo ou ne laisse tomber le bébé. Elle s’est endormie si profondément sur le canapé juste avant de prendre le métro pour l’aéroport que j’ai eu du mal à la réveiller. Pour la première fois depuis que je la connaissais, personne ne l’attendait à Paris.

Pour la première fois aussi, il y avait du non-dit entre nous. J’étais lasse de lui remonter le moral. Quand on aime on a vingt ans, mais pas ceux qui nous entourent. J’avais passé des mois à réconforter Hannah après sa première grande rupture, et n’avais pas envie de remettre ça avec ma soeur de cinquante-six ans. « 

 La définition du bonheur, Catherine Cusset, Gallimard, 20€.

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Rentrée littéraire

MEMORIAL DRIVE

Un récit intime. Qui aborde à la fois le sujet des violences conjugales et la question raciale. Natasha Trethewey est une écrivaine et poétesse américaine qui s’était pourtant jurée de ne pas en parler. Jamais.

« Quand j’ai quitté Atlanta en jurant de ne jamais y revenir, j’ai emporté ce que j’avais cultivé durant toutes ces années : l’évitement muet de mon passé, le silence et l’amnésie choisie, enfouis comme une racine au plus profond de moi », explique la quinquagénaire, lauréate du prix Pulitzer en 2006 puis Poet Laureate en 2012 et 2013.

Si elle était jusque-là assez méconnue en France, Natasha Trethewey est une voix qui compte outre-Atlantique.

Ce récit, puissant, sensible et si ancré dans la réalité, nous emmène aux Etats-Unis, dans le sud de cet immense pays, et plus précisément dans le Mississippi. A une époque où un mariage entre un Blanc et une Noire était encore interdit.

Natasha Trethewey est issue d’un couple mixte. Son père est blanc, et ses parents doivent se rendre jusque dans l’Ohio pour pouvoir se marier, avant de revenir vivre dans le sud, où les mariages interraciaux sont encore interdits dans certains Etats. Lors de son accouchement, sa mère est transférée à l’étage des gens de couleur à la maternité.

Nous sommes dans les années 60. A cette époque, on tue toujours dans le Mississippi des gens pour la seule raison de la couleur de leur peau. C’est l’époque du mouvement pour les droits civiques, de la résistance des Afro-Américains face à une violence omniprésente, où les activistes sont abattus, et où le Ku Klux Klan fait brûler des églises.

Après cette première union, s’en suivront une rupture, un déménagement puis une seconde union, pour sa mère Gwendolyn, avec un vétéran du Vietnam, Joel, que la jeune fille surnomme « Big Joe« . Un homme qui se révèle rapidement être alcoolique et violent.

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PARFUM CENDRES

Rentrée littéraire 

Encore un ! Oui, un premier roman de cette nouvelle rentrée littéraire ! Avec une histoire particulièrement originale : Le parfum des cendres de Marie Mangez. Je vous raconte ?

Les parfums sont toute la vie de Sylvain Bragonard. Il a le don de cerner n’importe quelle personnalité grâce à de simples senteurs, qu’elles soient vives ou délicates, subtiles ou entêtantes. Tout le monde y passe, même les morts dont il s’occupe tous les jours dans son métier ­d’embaumeur ou thanatopracteur.
Cette manière insolite de dresser des portraits stupéfie Alice, une jeune thésarde qui s’intéresse à son étrange profession.

Pour elle, Sylvain lui-même est une véritable énigme : bourru, taiseux, il semble plus à l’aise avec les morts qu’avec les vivants. Elle sent qu’il cache quelque chose et cette curieuse impénitente veut percer le mystère.
Doucement, elle va l’apprivoiser, partager avec lui sa passion pour la musique, et comprendre ce qu’il cache depuis quinze ans.

Ce premier roman, était avant même sa sortie, dans la sélection du prix Envoyé par la Poste et dans celle de Première Plume. Quid de son auteure ? On apprend via son éditeur Finitude que Marie Mangez vit à Paris où elle s’efforce de plancher sur sa thèse en anthropologie qui la mène régulièrement sur les rives du Bosphore.

Voilà pour les ingrédients de ce premier roman sensoriel plutôt bien senti et écrit dont on devine cependant la fin.

Marie Mangez évoque la génèse de son premier roman ici 

https://youtu.be/v86_aBfv868

Extraits 

Page 22 : « Il but son vinaigre à petites gorgées, savourant le crépitement de son palais sous les décharges acides du liquide. Lequel remontait illico vers la cavité nasale, la saisissait tout entière d’une main brûlante avant de redescendre doucement, pour aller gratifier le fond de ses intestins de sa caresse abrasive Sylvain jeta un coup d’oeil au verre. C’était du vinaigre de vin, il avait la couleur d’un jus de groseille – et la puissance de l’éthanol. »

Page 61 : « Comment leur dire qu’il vivait désormais dans un bocal, autrement dit qu’il ne vivait plus, qu’entre lui et le monde s’élevait cette paroi épaisse et transparente qui l’entourait tout entier, pas d’échappatoire, une prison de verre sans oxygène où l’on ne pouvait respirer ? 

Il ne pouvait pas. 

Impossible. 

Il aurait suffi d’un mot, pourtant, un mot pour leur expliquer ce qu’il vivait depuis toutes ces années ; mais ce mot-là, comme les autres, restait enfermé à l’intérieur du bocal. Il ne pouvait que regarder à travers la baie vitrée, regarder les autre vivre alors que lui était mort, asphyxié, mort dans rémission. »

Pages 118-119 : « […] De Catherine émanait un délicat parfum floral, à dominante d’iris. Son maintien élégant, soigné empreint de bon goût bourgeois, son corps resté séduisant en dépit de l’âge et de la maladie, son brushing gris à peine défait et sa sobre manucure transparente, tout respirait la fragrance poudrée et le raffinement aristocratique de cette noble plante, avec sa texture veloutée et ses subtiles notes de violette. Il ôta avec précaution la fine chemise de nuit en dentelle de coton blanc, ses mains parcourent la peau sèche constellée de taches brunes, sillonnée de méandres et de veines apparentes. Avant de s’occuper du visage : suture des lèvres, fermeture des yeux, deux yeux marron encadrés de pattes d’oie, des yeux qu’on devinait chaleureux malgré la cornée ternie et figée par la mort. Sous l’iris pointait la carotte, plus simple et prosaïque, venant renforcer harmonieusement le potentiel de fraîcheur contenu dans la précieuse fleur. »

 Le parfum des cendres, Marie Mangez, Finitude, 18,50€

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Rentrée littéraire

Nous poursuivons notre virée à travers les romans de la rentrée. Et cette fois, nous partons pour l’Afrique et plus précisément encore le Sénégal et l’île de Gorée… que j’ai eu la chance d’arpenter en tous sens, en 2013. Avec La porte du voyage sans retour,  nous nous mettons dans les pas de Michel Adanson, un naturaliste du XVIIIe siècle, parti explorer ce pays pendant cinq ans, de 1749 à 1754. Il n’avait alors que 23 ans. Il sera le premier à rédiger une histoire naturelle du Sénégal. Le premier aussi à en rapporter des contes et des légendes. Un personnage original qui a fasciné l’écrivain David Diop.

Ce dernier, à partir du récit de voyage publié par ce scientifique atypique qui avait appris le wolof pour mieux comprendre son environnement et les gens qu’il rencontrait, a décidé d’imaginer un récit de voyage secret. Une histoire qu‘Aglaé, fille unique de Michel Adanson découvrira après son décès de son père, qui avait tout savamment préparé. Une histoire de tiroirs. De quoi renforcer encore cette relation père-fille entretenue de manière atypique par les deux personnages jusqu’après la mort. L’héritage est ainsi transmis.

C’est dans cette Porte du voyage sans retour, surnom que l’on donne à l’île de Gorée d’où sont partis des millions d’Africains pendant la traite de Noirs débarque Michel Adanson. Nous sommes en 1750, dans une concession française pour étudier la flore locale.

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Rentrée littéraire 

DAME COUCHEE

 

C’est la rentrée, celle des livres pas encore celle des classes ! D’ici le mois d’octobre, ce sont 521 livres qui vont être publiés parmi lesquels 379 romans français et 75 premiers romans.

« La dame couchée » en fait partie. J’ai savouré ce texte écrit par Sandra Vanbremeersch. La quadragénaire,  diplômée en art, vit à Paris, où elle développe son univers artistique.

L’histoire de ce roman ? Elle est singulière. Pour le moins.

De 2000 à 2019, une jeune femme, l’auteure en l’occurrence,  a été l’assistante de vie d’une vieille dame tout sauf ordinaire, recluse dans sa propriété pavillonnaire de la ville de Meudon : Lucette Destouches, veuve de Louis Ferdinand Céline.
Voici le récit de ces années passées dans un monde à l’écart du monde, véritable plongée dans l’intimité de cette future centenaire dont la santé va déclinant, rythmée par le ballet des visites régulières des amis et de la faune gravitant autour de la Veuve, jusqu’aux animaux de compagnie, autres bestioles et spectres peuplant la mythique maison.

Lucette Destouches, née Lucie Almansor, est morte dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 novembre  2019 à l’âge de 107 ans.  Elle avait rencontré l’auteur de Mort à crédit en 1936.

C’est dans une école de danse que la jeune femme de 23 ans est repérée par Louis-Ferdinand Destouches, un médecin généraliste de dix-huit ans plus âgé qui, fasciné par les danseuses, a obtenu l’autorisation d’assister à quelques cours.

 

 

 

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ROYAN OK

 

Soixante-neuf pages. Pas une de plus. Dans Royan, La professeure de français, Marie NDiaye nous livre un monologue écrit pour Nicole Garcia, qu’elle interprète d’ailleurs au festival d’Avignon cet été. L’histoire ? C’est celle de Gabrielle qui se dévoile en filigrane à la suite d’un terrible fait-divers : la mort d’une de ses élèves, une lycéenne, Daniella, qui s’est jetée du troisième étage par la fenêtre de sa classe.

Ce jour-là, les parents de la jeune fille harcelée, mal-aimée par ses camarades, l’attendent devant sa porte. Ira-t-elle à leur rencontre ?

Le texte, désespéré, violent par moments, est la voix de la narratrice. Dans son monologue vindicatif plane le sentiment d’une faute inexpiable dont la professeure de français se sent à la fois accablée et innocente.

« Comme toujours chez Marie NDiaye, une violence métaphysique se dégage des êtres et des situations, venue de si loin qu’il est impossible d’en déterminer la cause. Elle s’élève contre une injustice originelle indissociable, semble-t-il, de la condition humaine « , précise Gallimard.

 

Au fil des pages, on prend la mesure de la violence qui se dégage de la situation. Daniella s’est tuée. Parce qu’elle ne supportait plus sa situation de souffre-douleur. Une autre forme de violence apparaît, interne à la classe cette fois. Se dégage une troisième encore, celle des élèves à l’égard de leur professeure, en tout cas, ce qu’elle en perçoit.

Et puis il y a la violence qui, depuis très longtemps, accompagne cette professeure née à Oran en Algérie. Celle qu’elle a eue à l’égard de sa mère et réciproquement, trop souvent. Celle qui la guide aussi quand elle abandonne mari et fille alors qu’ils vivaient à Marseille. Celle qu’elle ressent enfin à l’égard de ses élèves parfois et de Daniella en particulier, parce qu’elle a choisi d’être différente…

Un texte en forme d’uppercut, sans ponctuation, qui traduit la détresse, la violence et cette distanciation que la narratrice veut absolument maintenir par rapport à l’événement, par rapport au ressenti des autres. Gabrielle est dans le contrôle, tout le temps. Une défense qui finit par se fendre. Un texte énigmatique aussi, toujours en tension.

Rappelons que Marie DNiaye a publié son premier roman à l’âge de 18 ans, en 1985. Elle n’a jamais arrêté depuis. En 2001, elle obtient le prix Femina pour Rosie Carpe.

Si Marie NDiaye est avant tout une romancière, elle a aussi écrit pour le théâtre, notamment Papa doit manger, pièce qui fait partie du répertoire de La Comédie Française. Elle a également écrit des nouvelles.

En 2009, elle reçoit le prix Goncourt pour Trois femmes puissantes.

En 2020, elle reçoit le prix Marguerite-Yourcenar pour l’ensemble de son œuvre.

Cette année, elle a publié son 18e roman, La vengeance m’appartientRoyan, La professeure de français est sa onzième pièce pour le théâtre.

 

 Extraits 

 Page 37 :« Vous auriez dû comprendre que Daniella était trop jeune trop tendre pour se maintenir farouchement hors du jeu courant de la séduction même de la bienséance tout simplement 

ses épaules bombées musclées la bretelle large de du soutien-gorge blanc

le col sali d’un tee-shirt qui bâillait sur son cou charnu

je n’aimais pas ça je lui en voulais je vous en voulais je lui en voulais je vous 

JE NE DOIS PAS REPETER 

épaules bombées cou charnu bras opulents on ne montre pas ces choses-là je lui en voulais je vous 

PAS REPETER OK ? 

mais épaules cou bras tant de tant de chair sauvage « 

Page 46 : » Parfois mes élèves m’apparaissent comme de grands fauves que la faim a conduits dans ma classe

C’est de moi qu’ils veulent se nourrir et non de ma parole 

J’ai claqué des mains et leur attention s’est tournée vers Daniella et leur faim était inassouvissable j’ai respiré d’être épargnée

Mes élèves sont de grands fauves auxquels je parviens généralement à faire oublier la faim 

mon cours est paisible ma voix fluide et sereine et je les tiens par des prestiges très simples »

Page 54 :« […] Oui parents Daniella m’a beaucoup écrit avant sa mort

elle m’a submergée de textes et de propos que je n’avais ni le don ni l’envie de comprendre

Sachant que ce qu’écrivent les très jeunes gens intelligents est toujours frappé au coin de l’autosatisfaction et de l’excès et d’une légère et complaisante paranoïa je n’avais aucune raison

non j’avais toutes les raisons de ne pas accorder à ce qu’elle m’envoyait l’attention qu’elle espérait. »

Royan, La professeur de français, Marie NDiaye, Gallimard, 9,50€ 

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HARVEY

En mars 2020, l’ex-producteur de cinéma Harvey Weinstein était condamné à vingt ans de réclusion pour l’agression sexuelle au premier degré (sous la contrainte) de l’ancienne assistante de production Mimi Haleyi, pour un cunnilingus forcé en 2006. Pour le viol au troisième degré (sans contrainte) commis sur l’apprentie actrice Jessica Mann en 2013, il a été condamné à trois ans supplémentaires. Soit 23 ans au total pour ce premier procès. Il a fait appel.

L’homme de 69 ans, qui doit rejoindre une prison de Los Angeles, y sera jugé pour de nouvelles procédures de viols et agressions sexuelles sur 5 autres femmes.

Emblématique de l’impact du mouvement #MetooHarvey Weinstein avait, fin février été disculpé des deux charges les plus graves, un viol au premier degré de Jessica Mann, et de la circonstance aggravante de comportement « prédateur », qui était passible de la perpétuité.

 

Un sujet, contemporain, qui a inspiré Emma Cline. Un sujet casse-gueule ? Pas de quoi inquiéter plus que ça la jeune femme, déjà auteure de The girls, dont j’avais parlé ici. 

Alors, forte de son expérience, la jeune femme a décidé d’écrire sur cet homme, l’imaginant la veille du verdict, dans une somptueuse villa prêtée par des amis. Là, il croit reconnaître l’auteur Don DeLillo comme était son voisin temporaire, et imagine déjà un projet commun, sûr d’être disculpé.

Pendant 24h, Emma Cline se glisse dans le corps malade et l’esprit déviant de cet homme autrefois tout puissant. A partir de l’histoire, elle en invente une autre. Avec des détails, des faits fictionnels qui donnent plus de poids encore à son personnage.

De ce qu’il a fait, de la sanction qu’il encourt, des souffrances infligées, de l’indignation suscitée : rien n’atteint son cerveau ou sa conscience. Seul le gêne ce bracelet électronique qui lui scie la cheville, l’entravant dans ses déplacements.

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Photo Seth Wenig/AP/SIPA

 

Sa fille Kristin vient dîner ce soir avec Ruby, sa petite-fille. Tout le monde semble penser qu’il joue sa vie, demain. Il ne voit pourtant pas de raison de s’inquiéter, surtout quand il lit les commentaires de soutien sur internet – il y en a –, surtout après la perfusion qui le fait dériver dans l’espace.

Il a tout le temps devant lui. Croit-il.

Un livre court, dense, fort.

 Extraits 

Page 18-19 : « Découvrir les photos avait été une épreuve, plus dure qu’il ne l’avait imaginé. On renonçait à un tas de choses, on devait s’habituer à la honte, mais pas facile d’abandonner totalement la vanité. Harvey clopinant avec son déambulateur, ce costume dont les avocats avaient voulu qu’il soit mal ajusté, un peu pas de gamme, pour qu’il ait l’air, devinait-il, d’un cadre moyen. D’après eux, plus il faisait pathétique, bien qu’ils n’aient pas employé ce mot, mieux c’était. Ils voulaient que tout le monde ait pitié de lui. Une curieuse posture à adopter, en public du moins. C’était une chose qu’il faisait sans problème en privé – ma mère est décédée aujourd’hui, disait-il en regardant l’expression de la fille changer. Je me sens très seul, reste assise près de moi une minute, allonge-toi là, à côté de moi. E tapotant le lit d’hôtel encore et encore. Il agrippait un poignet, en faisant une moue triste – viens, disait-il, viens. Sois une gentille fille, ne sois pas revêche. Je t’ai fait un massage. Tu peux m’en faire un toi aussi. Echange de bons procédés. »

Page 71 : « L’image floue des deux jurées lui apparut : celle qui portait au revers une broche en forme d’araignée l’autre un chemisier en soie boutonné jusqu’en haut et des tresses africaines attachées en chignon serré, qui ne le quittait pas des yeux. Dans toute autre circonstance, il aurait fait attention à elles pendant une demi-seconde. Et encore. Ça l’agaçait de devoir penser à elles. Laquelle des deux avait ri quand ils avaient montré des photos de son corps nu ? »

Page 95 : « Peut-être que la décision ne serait pas aussi nette qu’il l’avait supposé, pas aussi rapide et totale. Il se souvenait à peine de toutes les choses qui s’étaient produites, et par conséquent il avait écouté avec un certain intérêt les témoignages, au début, curieux d’entendre ce qu’il avait censé avoir fait. Mais c’était vite devenu ennuyeux. Il supposait que tout le monde avait eu la même réaction, que tout le monde s’ennuyait de la même manière. « 

Harvey, d’Emma Cline, Quai Voltaire, La Table Ronde, 14€. Traduit par Jean Esch. 

 

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TELEREALITE

Il y a vingt ans, nous regardions, interloqués et voyeurs, des jeunes femmes et hommes vivre enfermés dans un loft. Décadence ? Ultime modernité d’un siècle nouveau ? Allez savoir.

Aurélien Bellanger, quadragénaire, écrivain, chroniqueur radio et philosophe de formation, s’était déjà penché sur les grandes questions telles que l’information ou l’aménagement du territoire, en province comme à Paris.

Je l’avais découvert avec La théorie de l’information, paru en 2012. La biographie de son personnage principal, Pascal Ertanger, est largement inspirée de la vie du PDG de Free, Xavier Niel.

Auteur d’un essai sur Michel Houellebecq, Houellebecq écrivain romantique, en 2010. Il a écrit quelques poèmes, publiés sur son blog, Hapax. Il est également critique de philosophie pour nonfiction.fr depuis octobre 2007.

En 2014, le prix de Flore, lui a été attribué pour son deuxième roman, L’aménagement du territoire.En 2017, il publie Le grand Paris.

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SATURNE

Le quatrième roman de Sarah Chiche a fait couler beaucoup d’encre. Elle a profité d’une presse conséquente. Trop pour que je m’y intéresse au moment de sa sortie, fin 2020. Alors j’ai attendu ce printemps 2021 pour sortir Saturne de ma pile à lire. Quel bonheur ! Quel plaisir de lire ce roman… autobiographique.

Tout comme à l’automne 1977. Harry, alors âgé de seulement 34 ans, meurt d’une leucémie, laissant derrière lui sa jeune femme et leur fille âgée de quinze mois seulement.

Avril 2019, à Genève, cette enfant devenue adulte rencontre une femme qui a connu son père en Algérie. Cet homme issu d’une grande lignée de médecins à laquelle il tentera d’échapper. Pas si simple. Il est rêveur, joueur et aime les femmes.

Exilée en France, la famille ( les parents Louise et Joseph et leurs deux fils Harry et Armand)  va reconstruire son empire médical. Harry, lui, a rencontré une femme, Eve, qui ne correspond en rien au modèle familial, issu de la haute bourgeoisie. Sa belle-famille la déteste. C’est réciproque. Eve finira par s’éloigner, se remarier et aura d’ailleurs une seconde fille.

La passion d’Eve et Harry fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots.

À l’autre bout de cette légende noire, l’auteure raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour quand, au mitan de la vingtaine, elle déclenche une dépression mélancolique, grave, alors qu’elle apprend la mort de sa grand-mère, qu’elle ne voyait plus.
Ce qui la sauvera ? Des images en Super 8 exhumées qui lui montrent son père et elle. L’écriture aussi.

Sarah Chiche est écrivain. Elle est notamment l’auteure du roman Les Enténébrés. Elle est également psychologue clinicienne et psychanalyste.

 

Au final, Saturne – la planète de l’automne et de la mélancolie, dit-elle – est un texte bouleversant, un récit intime qui vous cloue. Très jolie découverte !

Sarah Chiche parle de son roman ici :

https://youtu.be/u17bXxvYqNU

Extraits

 Page 20 :« […] Mais personne ne me dit que mon père était mort. 

Je fus envoyée en Normandie. Le lendemain, on l’enterra. Sa mère n’eut pas la force de se rendre au cimetière. Elle s’alita de longs mois. Quand on ouvrir le caveau pour y descendre le cercueil de mon père, ma mère voulut s’y précipiter. Ils étaient brisés. Leur douleur à tous de l’avoir perdu fut tout ce qu’il restait de lui. 

Mais pour moi, rien n’avait changé. Il était toujours là, il avait disparu. »

Page 71 : « Naturellement, on ne parle jamais d’argent. En parler, c’est vulgaire, et, plus encore, commencer à le compter. S’il venait à manquer, il faudrait dire non à quelque chose, se priver, agiter à nouveau le spectre de l’exil. Ainsi flottent-ils dans l’illusion que si tout est si brillant, si magnifique, si grandiose et remarquable, dans la reconstitution méticuleuse de ce qu’ils ont connu à Alger, et plus encore, alors, rien ne mourra jamais. »

Pages 137-138 :« […] Mais je ne me souviens pas de cela. Je ne me souviens de rien. Je me souviens juste qu’enfant , déjà, je ne me souvenais de rien – ni de la chaleur de ses bras, ni du contact de ses doigts, ni de son rire, ni de sa façon de marcher, de fredonner, de me prendre dans les bras pour me montrer les étoiles, de fumer, de se fâcher, d’embrasser ma mère, de me parler. Je ne le rencontrerais jamais de mon vivant. Je lui en voulais, atrocement. Colère froide, mutique,  butée – à la hauteur de ce qu’aurait été un amour dont j’aurais tout oublié.

Ce que je voulais, c’est rester seule. Rien ne me plaisait davantage. Je voulais que les adultes se taisent. Je voulais grandir, le plu vite possible, m’enfuir au plus loin, vivre un grand amour, écrire. Ou mourir, d’un coup d’un seul, sans souffrir. »

Saturne, Sarah Chiche, Seuil, 18 €

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