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OH CANADA

 

L’écrivain américain Russell Banks est décédé le 7 janvier à l’âge de 82 ans.

L’auteur laisse une œuvre majeure dans laquelle il n’a cessé de dépeindre l’Amérique des marges et de la middle-class désabusée.

Russell Banks était lui-même issu d’un milieu modeste, marqué par la violence de son enfance et la figure absente du père.

S’inspirant davantage de la langue parlée que de la langue écrite, il s’est approché au plus près des marginaux. Et raconter les dysfonctionnements de la société américaine.

En quelque 50 ans, Russell Banks a écrit une vingtaine de livres. Certains d’entre eux m’ont accompagnée (Affliction, De beaux lendemains, Histoire de réussir,  Sous le règne de Bone, Trailerpark, American darling, La réserve, Un membre permanent de la famille…)

Son dernier roman, Oh, Canada a été publié à la rentrée littéraire de septembre 2022. Un livre testamentaire à y regarder de plus près.

L’histoire ? Au seuil de la mort, Leonard Fife, célèbre documentariste, accepte une interview filmée que veut réaliser l’un de ses disciples, MalcolmFife a exigé le noir complet sur le plateau ainsi que la présence constante de sa femme, Emma, pour écouter ce qu’il a à dire, loin des attentes de Malcolm.

Après une vie de mensonges, Fife entend lever le voile sur ses secrets mais, sous l’effet de l’aggravation rapide de son état, sa confession ne ressemble pas à ce que lui-même avait prévu.

Puissant, écorché, bouleversant, ce roman testamentaire sur les formes mouvantes de la mémoire pose la question de ce qui subsiste – de soi, des autres – lorsqu’on a passé sa vie à se dérober.

 

 

Un roman de plus de 300 pages qui retrace des décennies d’un parcours personnel, plongé notamment dans le contexte de la guerre du Vietnam.

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 Capture-décran-2022-06-27-à-11.50.51Mêler deux histoires. La première est familiale. Et honteuse dans cette famille de commerçants de l’arrière-pays niçois. La seconde se passe entre la France et les Etats-Unis, dans des laboratoires. Dans son premier roman, Anthony Passeron a choisi de raconter l’histoire de son oncle, Désiré. Mort du sida. Comme sa femme Brigitte et sa fille, Emilie.

Lui, le fils préféré, qui n’a jamais émis le souhait de reprendre la boucherie familiale, a découvert l’héroïne, est devenu accro. Toxicomane, il est tombé malade à cause de l’échange de seringues. Il fait alors partie de ces « enfants endormis » que l’on retrouvait dans les rues de Nice avec la seringue toujours piquée dans le bras…

Dans sa famille, c’est impossible à surmonter, à assumer. Entre le déni de la mère de Désiré et le silence, pesant, de son père. Tandis que son frère (le père de l’auteur) essaye d’être présent… Sans tout comprendre. Parce que trop d’informations manquent encore, parce qu’on parle du « cancer gay », parce qu’il s’agit d’une maladie mortelle engluée dans la honte encore…

Alors, après chaque chapitre consacré à la vie de cette famille au début des années 80, un autre s’ouvre en alternance, expliquant très précisément ce qui se passe chez les chercheurs. Ceux qui essaient de comprendre, de trouver l’origine de ce VIH sida et la course contre la montre dans laquelle ils se sont lancés des deux côtés de l’Atlantique.

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MAGE Waouh ! Quel roman ! Il devrait assurément se retrouver au pied de nombreux sapins à Noël. Et pour cause. Voilà un lire que vous ne voulez pas quitter et dont vous tournez les pages avec fébrilité et enthousiasme à la fois.

Giuliano da Empoli est un écrivain et journaliste italien. Ancien adjoint au maire en charge de la Culture à Florence (2009-2012), il a été le conseiller politique du président du Conseil italien Matteo Renzi. Editorialiste et essayiste politique, il a aussi fondé un think tank. En 1996, il a publié son premier livre Un grande futuro dietro di noi à propos des difficultés rencontrées par les jeunes Italiens. Cette publication a fortement animé le débat national en Italie et poussé le journal La Stampa à le désigner « Homme de l’année ».

En 2019, alors qu’il travaille à son prochain essai sur les éminences grises des totalitarismes européens, il croise la route de Vladislav Sourkov, qui fut de 1999 à 2011, l’adjoint au président de l’Administration présidentielle, vice-Premier ministre de 2008 à 2013, puis conseiller de Poutine (2013-2020). Cette éminence grise, ancien homme de télé, a joué un rôle clé dans la définition de certains concepts, la création de mouvements de jeunesse, les articulations idéologiques du régime poutinien, ainsi que le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine. Un véritable personnage de roman ! Le mage du Kremlin est né.

 

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GENET OKOK

Redécouvrir un auteur et l’histoire d’un homme. Voilà ce que permet le premier roman de Rémi DavidMourir avant que d’apparaître, paru il y a quelques semaines chez Gallimard. L’idée ? Faire pénétrer le lecteur dans l’intimité de Jean Genet et d’Abdallah Bentaga. Nous sommes au mitan des années 50.

Jean Genet, auteur, poète et dramaturge désormais célèbre, mène une vie dissolue, poursuivant cette idée de constituer « un miroir à l’envers de l’ordre moral ». En 1956, le quadragénaire rencontre Abdallah, jeune garçon de piste et acrobate de 18 ans, qui travaille alors dans un cirque. La rencontre est explosive : Jean Genet veut faire de ce jeune homme amoureux d’une fille, son amant et un fantastique funambule. Il sera aussi la figure centrale de son texte, publié en 1957, Le funambule.

C’est à partir de ce texte que Rémi David a trouvé le sujet de son premier roman. Il se documentait alors sur les funambules. Magicien, artiste et voyageur, Rémi David est l’auteur de plusieurs textes. Le trentenaire a également travaillé avec Ernest Pignon-Ernest pour une présentation de son œuvre à destination des jeunes lecteurs.

Outre ses textes édités, il participe aussi à l’écriture de spectacles à la croisée de la marionnette, de la magie et du théâtre d’objets. Parallèlement à sa pratique de l’écriture, Rémi David a fondé en 2012 l’association M’Agis qui propose, en France et partout dans le monde, des spectacles et ateliers de magie à des populations en situation de très grande fragilité.

 

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EN SALLE

Un premier roman. Encore ? Pourquoi s’en priver ? Surtout que celui que je vais vous présenter est une p’tite pépite. Son auteure est âgée de 24 ans seulement. Claire Baglin signe avec En salle un court roman singulier qui nous parle du monde du travail.

Une thématique peu exploitée par les auteurs. Si le secteur tertiaire est privilégié, le travail en usine ou dans un fast-food, qui y ressemble par bien des points, n’est pas souvent racontée. Thomas Flahaut, un auteur que je suis, le fait particulièrement bien. C’était le cas ici et encore . Joseph Ponthus avait également abordé talentueusement le sujet avec A la ligne.

La narratrice, étudiante, décroche un job d’été dans un fast-food. Elle raconte la cadence à tenir, les managers aux aguets, les procédures à suivre à la seconde… En parallèle, un autre récit s’offre au lecteur. Celui du quotidien de cette même narratrice dans sa famille, entre son père Jérôme, sa mère Sylvie et son petit frère Nico. Une famille modeste qui garde un oeil sur les dépenses. Toujours. Une famille pour qui un déjeuner au fast-food reste une exception alors que l’aînée de la famille évolue désormais dans l’envers du décor.

 

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Rentrée littéraire automne 2022

LES SABLES

Un premier roman pour le moins étrange, insaisissable, mais divinement bien écrit. Voilà ce que m’inspire le premier roman de Basile GallaisLes sables. A 26 ans, ce dernier signe un texte d’ambiances, d’atmosphères.

« Les sables est venu avec le vent, porté par des bourrasques qui s’engouffraient entre les immeubles droits d’une ville, celle du Havre, de la Cité, un espace traversé de lumières qui a ouvert un interstice dans lequel je me suis coulé. Car il est avant tout question d’une plongée en écriture, une immersion totale qui m’a saisi et a saisi, d’un même élan, chacun des personnages, nous mettant au même rang », explique Basile Gallais qui a quitté La Nouvelle-Calédonie pour étudier en métropole, d’abord aux beaux-arts de Biarritz puis de Nantes, ou il pratique la peinture, puis en création littéraire, au Havre.
Aujourd’hui, il vit sur son voilier dans la petite rade de Nouméa.
L’histoire ? C’est une cité portuaire, verre et béton sur le sable, qui se dresse contre un ciel-champ de bataille. Un enfant se volatilise, la ville est amputée d’un morceau de terre mais ne s’en souvient pas. Une fake news tourne en boucle sur tous les écrans, la mort d’un Guide spirituel, quelque part au fond d’un désert, secoue des mondes lointains, retentit jusqu’au plus proche. L’information attaque la réalité et le vertige saisit chacun différemment, interrogeant la mémoire, la vérité, l’avenir. Dans la tempête, quelques silhouettes se détachent, nous ouvrant le chemin vers une histoire de disparition et d’oubli.

Basile Gallais lit un extrait de son premier roman : 

https://youtu.be/Rfw-GZvEDwQ

 Extraits

Page 51 :« […] Cela fait des semaines que son travail est au point mort, que tout lui semble remis en question, jusqu’à la nécessité même de la peinture, sa justesse à dire le monde. Lorsqu’il a reçu le mail, il y a vu une chance de sortir du marasme dans lequel il s’enfonçait, l’opportunité de faire peau neuve, alors il s’est laissé tenter par cette expérience qui, comme mentionné dans l’invitation, propose de découvrir un espace perceptif inédit, une immersion dans un monde premier, bien que ces formules lui aient paru revêtir le parfum rance des spots publicitaires faisant l’apologie d’un nouveau tourisme, comme on en voit fleurir un peu partout sur les panneaux de la Cité. « 

Page 128 : « […] Il se lève, allume un vieil émetteur-récepteur posé à côté des écrans et branche le micro sur la fréquence 99.9, cette onde sur laquelle lui et son frère écoutaient les conspirations du monde, une poésie de l’obscurité qui était murmurée chaque jour depuis tous les pays du globe, et qui aujourd’hui ne vit plus que par sa voix à lui. Il se laisse aller à cette présence qui flotte toujours autour de lui, ce double qui l’habite et auquel il donne une voix. »

Page 154 :« […] La cité disparait. 

Il repasse par la brèche ouverte dans la clôture. Cette fois, il entend des voix aux alentours, des corps qui s’affairent pour rebrancher la métropole. Il profite de l’obscurité pour filer en douce, ne traînant derrière lui plus aucune ombre. Il avance à l’aveugle, se fiant à son instinct et à sa connaissance parfaite des artères qui irriguent la Cité. Il est toujours envahi par ce calme sépulcral. La Voie lactée se dessine, les étoiles scintillent à des intensités dont les variations sont perceptibles, des poussières luminescentes entourent les constellations d’un halo bleu et jaune qui fend le ciel opaque. Une lumière d’un autre temps couve au-dessus de Dennis. Il a le visage recouvert de son casque cyborg et avance d’un pas déterminé vers le centre. Lorsqu’il s’engage dans l’avenue principale, il aperçoit au bout de la veine noire une bulle turquoise qui flotte dans le ciel. »

Les sables, Basile Gallais, Actes sud, 21€.

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Rentrée littéraire automne 2022

CHIEN 51

Je pourrais vous parler de Laurent Gaudé pendant des heures. Mais ça ne serait pas vraiment raisonnable, hein ? Je suis cet auteur et dramaturge depuis une vingtaine d’années. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises au festival d’Avignon où plusieurs de ses pièces ont été mises en scène.

Pour la première fois Laurent Gaudé s’essaye à la dystopie en présentant Chien 51, un roman d’anticipation mâtiné de polar.

L’histoire ?

C’est dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante.
Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché.

Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, Salia Malberg, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.

Que cache la découverte d’un second corps éventré ? Quelles ramifications ? Jusqu’où peut aller le cynisme et la quête du pouvoir dans un monde séparé en trois zones : celle des  cilariés (contraction de citoyens et salariés) privilégiés, celle de la classe moyenne et enfin celle des pauvres ?  Zem, exilé et déclassé, va tenter de le comprendre. Pour se racheter aussi.

Laurent Gaudé explique que Chien 51 est un projet auquel il pensait depuis plusieurs années. « Etonnamment, j’ai retrouvé dans l’écriture de ce roman d’anticipation le même plaisir que pour La mort du roi Tsongor. Laisser mon imagination se déployer, inventer un univers, avec son histoire, ses règles, ses aspirations et ses dysfonctionnements. Et puis surtout, interroger notre monde, par ricochet. Chien 51, c’est une version possible de demain Un reflet grimaçant de notre visage. »

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Rentrée littéraire été/automne 2022

VIVANCE

Quelle claque ! Je n’avais pas lu Fief qui a valu, à David Lopez d’obtenir le prix du Livre Inter. C’était son premier roman. Autant dire que le second, Vivance, était particulièrement attendu. Alors J’y suis entrée. Vite. Et je ne l’ai plus lâché.

Impossible d’abandonner le narrateur, dont on ne connait ni le nom, ni l’âge exact, ni le parcours de vie dans les détails. Il est séparé, ne travaille pas ou plus. Aime les chats et plus particulièrement celui qui partage son maison, Cassius. Il a un vélo qui a aussi un p’tit nom, Séville. Un vélo qu’il va enfourcher. Et partir. D’abord pour retrouver Cassius qui a pris la fuite après les inondations.

Des semaines, des mois ? Sans autre boussole que celle de ces envies et des rencontres qu’il fait, il arpente un territoire – montagneux – dont on saura jamais le nom. Une échappée solitaire au milieu de gens paumés.

Au fil de son parcours, des rencontres dans la France des marges. Des hommes et des femmes : Denis, Noël, Maurice, Francine… Le narrateur leur parle, il les accompagne, il les fuit. Il les aime. Il s’allège aussi. Au propre comme au figuré. Il souffre aussi. Physiquement. Psychiquement. Et finira par rentrer. Plus riche. Plus affûté que jamais.

Plus vivant que jamais ? Le titre de ce roman extrêmement bien écrit, reprend une notion psychologique. La vivance ( le mot vivance vient du néologisme du mot espagnol vivencia) est une notion présente à notre esprit lors de toute séance de sophrologie et lors de chacune de ses étapes. Le principe est celui de la rencontre du corps et de la psyché à l’intérieur de la conscience. Cette rencontre, qui se produit en niveau sophronique, apporte un ou des changements parfois intimes et profonds.)

A 32 ans, David Lopez, issu du master de Création littéraire de l’université Paris 8, signe là un deuxième roman percutant. Rempli de petits riens et d’un grand tout.

 

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Rentrée littéraire automne 2022

 

TRESORIERC’est l’histoire d’un banquier qui veut tout dépenser. Intrigant, non ? Voilà, en quelques mots, le résumé du nouveau roman de Yannick Haenel, auteur entre autres de Tiens ferme ta couronne, Jan Karski ou encore La solitude Caravage. Il a récemment suivi le procès des attentats de 2015 pour Charlie Hebdo.

L’histoire ? Elle naît d’un lieu, d’un tunnel et d’une association d’idées. Yannick Haenel a participé à un projet artistique autour de l’ancienne succursale de la Banque de France à Béthune, transformée en centre d’art contemporain. Lors d’une visite alors que les travaux se poursuivent, l’imagine du romancier s’emballe. L’admirateur de Georges Bataille lui trouve un homonyme, en poste dans cette succursale dans les années 90-2000. Le roman peut commencer.
Au début des années 90, le jeune Bataille arrête la philosophie pour s’inscrire dans une école de commerce et décroche son premier poste à Béthune. Amoureux des livres, des femmes et des idées iconoclastes, on suit Georges Bataille dans son évolution. Originale.
Dans cette ville où la fermeture des mines et les ravages du néolibéralisme ont installé un paysage de crise, la vie du trésorier-payeur devient une aventure passionnée : protégé par le directeur de la banque, Charles Dereine, il défend les surendettés, découvre le vertige sexuel avec Annabelle, une libraire rimbaldienne, s’engage dans la confrérie des Charitables, collabore avec Emmaüs et rencontre l’amour de sa vie, la dentiste Lilya Mizaki.
Peut-on être anarchiste et travailler dans une banque ? Peut-on tout donner ? Georges Bataille s’y emploie. Et prône « l’anarchie amoureuse gratuite ». Un roman bien écrit qui, malgré la longue introduction de l’histoire, se lit avec plaisir. La savoureuse scène des époux Reagan dans les sous-sols de la Banque de France à Paris est un ravissement.

Et si cette utopie prenait corps dans la réalité ?

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Rentrée littéraire été 2022

TENIR SA LANGUEUne histoire. Insolite et sensible. Une histoire de prénom et d’identité. Une histoire d’histoires. Celle  de Polina Panassenko que l’on devine en filigrane.

Née à Moscou, la jeune femme est auteure, traductrice et comédienne. Il y a 7 ans, elle avait publié une enquête. Elle signe avec Tenir sa langue son premier roman.

Que nous dit la quatrième de couverture ?

 » Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur.  »

Un peu plus d’un an après la disparition de l’URSS, Polina, sa soeur et ses parents ont rejoint la France. Et Saint-Etienne. Elle devient Pauline. Pour mieux s’intégrer. Deux prénoms pour deux vies qui se chevauchent, qui se répondent. Jusqu’au jour où la jeune femme décide de récupérer son prénom de naissance, au tribunal alors qu’elle doit renouveler son passeport. Pas si simple. Elle doit justifier du bien-fondé de sa démarche. Adolescente, elle avait mis au point un « Code personnel d’honneur patriotique », pour ne rien perdre de ses racines russes puisque sa mère y tenait tant. En classe de 4e, Polina est naturalisée de fait, puisque son père l’est au préalable.

Ce premier roman est construit autour d’une vie entre deux langues et deux pays. D’un côté, la Russie de l’enfance, celle de la datcha, de l’appartement communautaire où les générations se mélangent, celle des grands-parents inoubliables et de Tiotia Nina. De l’autre, la France, celle de la materneltchik, des mots qu’il faut conquérir et des Minikeums. La maladie de sa mère aussi, les questions restées sans réponse.

Un premier roman drôle et tendre à la fois.

Extraits

Page 69 :« Dans la salle éblouissante, les choses empirent de jour en jour. A l’instant où la sirène retentit, je ferme la bouche jusqu’à ce que ma mère arrive. Deux de mes voisins de table ont fini par comprendre qu’ils avaient carte blanche. Quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils me fassent, je ne pourrai jamais faire usage de sons à leur encontre. L’immense femme-adulte ne me sera d’aucun secours. Impunité totale. 

L’immense femme-adulte informe ma mère de mon mutisme. On me parle encore et encore de la langue qu’il me manque. La langue du français. C’est pour elle que je dois y aller. Je dois retourner à la materneltchik pour qu’elle me pousse. Tu la chanteras comme un oiseau, tu verras. Tchik-tchirik, fait le moineau. »

 Pages 107-108 : « […] Ma mère aussi veille sur mon russe comme sur le dernier oeuf du coucou migrateur. Ma langue est son nid. Ma bouche, la cavité qui l’abrite. Plusieurs fois par semaine, ma mère m’amène de nouveaux mots, vérifié l’état de ceux qui sont déjà là, s’assure qu’on n’en perd pas en route. Elle surveille l’équilibre de la population globale. Le flux migratoire : les entrées et sorties des mots russes et français. Gardienne d’un vaste territoire dont le frontières sont en pourparlers Russe. Français. Russe. Français Sentinelle de la langue, elle veille au poste-frontière. Pas de mélange. Elle traque les fugitifs français hébergés dans mon russe. »

Page 122 :« Je suis la seule de ma famille à avoir perdu l’accent russe. La paroi entre le français et le russe est devenue étanche. Plus rien ne filtre au travers. On m’a dit C’est dingue ça, on n’entend rien du tout, non mais c’est vrai, c’est vrai, pas un pète de quelque chose. L’accent c’est quelque chose. Rien du tout c’est ce qu’il m’en reste. Ce sont les oreilles des autres qui actent la rupture, s’étonnent qu’il ne soit plus là. Tu as un français impeccable. Impeccable. Une cuisine bien lavée. Pas de pelures coincées dans le trou de l’évier. Pas de taches sur la nappe. Même pas une miette accrochée à l’éponge. Mais si mon français est impeccable, le français de ma mère, il est quoi ? Et celui de mon père ? 

L’accent c’est ma langue maternelle. »

Tenir sa langue, Polina Panassenko, Editions de l’Olivier, 18€

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