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Rentrée littéraire

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Toujours un défi. Publier un deuxième roman quand le premier a été un véritable succès de librairie, ce n’est pas simple. Casse-gueule, même. Olivier Bourdeaut s’y est risqué. Après le fabuleux succès de « En attendant Bojangles », dont je vous avais parlé ici, il revient avec « Pactum salis », toujours édité chez Finitude.

Après les multiples traductions à travers quelque quarante pays et plus de 500.000 exemplaires vendus en France, une adaptation au théâtre ( sur scène en janvier) et un tournage pour le cinéma en cours, l’auteur a changé de registre. Radicalement. Ici, pas d’histoire autour d’un amour fou, mais une rencontre improbable entre deux hommes que tout oppose.

Il y a Michel, agent immobilier à son compte. L’homme a réussi professionnellement et affiche un train de vie cossu. Mais aussi une solitude qui poisse ses mocassins.  Jean, lui, a fui Paris et son ami Henri pour devenir paludier à Guérande. Une vie monacale, mais un choix assumé. Loin de la société des hommes et d’un amour déçu, il travaille durement.

Deux métiers que l’auteur, installé désormais en Espagne, a pratiqué. Avec plus ou moins de succès, avoue-t-il.

 

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Rentrée littéraire

zoom-chanson-de-la-ville-silencieuseOlivier Adam, je l’attendais. Sûrement un peu trop. Son nouveau roman « Chanson de la ville silencieuse », n’est, à mon avis, pas à la hauteur de « Les Lisières », formidable livre grâce auquel je l’avais découvert il y a plusieurs années ( à lire ici). Avaient suivis « Peine perdue » et « La renverse ».

Je vous raconte quand même. Chez Olivier Adam, quadra inspiré depuis une bonne quinzaine d’années, il y a des thématiques récurrentes : les douleurs familiales, le manque, l’absence, la fuite également.

Cette fois, la toile de fond nous parle d’un homme, Antoine Schaeffer, qui après une carrière nationale et internationale, une stature d’icône, a décidé de déserter. De prendre la tangente. Quinze ans déjà qu’il ne parle plus aux journalistes, qu’il ne sort plus de disque.

Donné pour mort alors que sa voiture vient d’être retrouvée, il aurait cependant été aperçu dans les rues sinueuses et étroites de Lisbonne, où il pousserait la chansonnette avec sa guitare. Est-ce lui ? Pour sa fille, éditrice installée à Paris, il est temps d’aller  voir. De comprendre et, peut-être de pardonner.

C’est elle qui nous parle. A la première personne. C’est donc cette jeune femme un peu effacée ( elle n’a d’ailleurs pas de prénom dans le roman), trop ballottée dans son enfance entre un père toujours entre deux excès et une mère incapable d’amour, qui nous parle d’elle et de son père.

Dommage que le tempo ne soit pas le bon. Dommage que les répétitions nous enferment dans une histoire qui a, je trouve, du mal à toucher.

Bref, une lecture monotone. Sans surprise. Pas même celle du style.

Pas de petite musique cette fois…

Dommage.

 

Un extrait de l’émission « La grande librairie »:

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 Extraits

Page 70 :« Je n’ai jamais pu saisir mon père. Moi pas plus que quiconque. Je lui ai connu mille visages. Parfois, dans la même année, le même mois, la même semaine, vous n’aviez pas affaire au même homme. Tourmenté ou serein. Jouisseur ou ascète. Zen ou déglingué. Au fond du trou ou exalté. Mondain ou solitaire. Bavard ou muet. Noceur ou paysan. Mystique ou cynique. Dandy magnétique, semi-clochard céleste, rockeur inflammable, rongé d’alcool. […] « 

Page 133 : » Les premiers temps ses parents ont l’air impressionnés de m’avoir sous leur toit. Prennent mes silences et ma discrétion pour du mépris. Elle est pas un peu bêcheuse ta copine ? Je ne le suis pourtant pas, je crois. C’est juste que j’observe, ébahie. Ces mots, ces gestes, ces façons d’être. Des parents. Des enfants. Des frères et soeurs. Leur manière de parler, de se mouvoir, d’occuper le temps. Les repas en famille. Les chicaneries. Les moments complices. Le quotidien partagé. Les courses au supermarché. Les jeux de société. La musique reléguée à l’accessoire, au décoratif, au superflu. Je lui envie tout. »

Page 178 :« […] Je suis la fille d’un père sans sépulture, sans cendres à disperser. Celle qui croit voir un fantôme sur une photo floue. Celle dans les rues de Lisbonne, sur les pentes de l’Alfama. Qui guette un chanteur errant, une étoile dépouillée d’elle-même, un ermite qui aurait tout laissé derrière lui. Sa maison, son compte en banque, ses amis, sa fille. Sa vie elle-même. Qui se serait défait d’une peau ancienne, réincarné en mendiant, en musicien vagabond. Un homme qui aurait choisi la dernière adresse de son grand amour. Pour lui chanter à elle, partout éparpillées dans l’air, les chansons qu’il lui dédie. »

« Chanson de la ville silencieuse », Olivier Adam, Flammarion, 19€.

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Rentrée littéraire

mouches ok

 

Quel plaisir de retrouver Vincent Almendros ! Qui plus est, avec un roman aussi enthousiasmant que le précédent. Je l’avais découvert avec  » Un été « , un huis clos hypnotique qui laissait présager le meilleur. Le jeune quadragénaire est de retour avec « Faire mouche », tout aussi jubilatoire.

L’histoire ? C’est celle de Laurent Malèvre, le narrateur. On ne sait pas grand-chose de lui. Sauf qu’il revient là où il a grandi, à l’occasion du mariage de sa cousine, Lucie ( vétérinaire) qui va épouser Pierre, le garagiste. Il n’est pas là de gaieté de coeur. A Saint-Fourneau, c’est la campagne. Reculée. Un peu arriérée aussi.

Cet événement l’oblige à voir sa mère, qui vit depuis longtemps déjà avec  Roland, le frère (également veuf) de son défunt mari.  Une mère qui lui aurait fait boire de la Javel quand il était enfant. Une mère qui garde ses secrets tandis qu’elle prépare une langue de boeuf.

Au sein de la famille, les liens sont distendus. Etranges.

Laurent aussi en a des secrets. Dont un. Terrible. Le lecteur le devine en filigrane au fil du roman. Avant de le voir exploser à la fin.

En attendant, pour ne pas perdre la face, pour ne surtout pas susciter de questions, il a demandé à Claire de se faire passer pour Constance enceinte, avec qui il vit. Enfin c’est ce qu’ils croient tous.

 

 

Durant quelques jours, ils jouent le jeu. Mais à quel prix ?Entre mensonges et silences, la famille voudrait tenir son rang. Mais l’atmosphère devient oppressante, irrespirable.

Une écriture fine, incisive, percutante. Avec Vincent Almendros cette fois encore, les images défilent. Un thriller efficace en moins de 130 pages !

 

Extraits

 Page 55 :  » Le soleil, très vite, chauffa mon visage. Cette chaleur pénétrait en moi en traversant les couches successives de mon épiderme. Mon corps s’allégeait enfin, ses contours s’adoucissaient comme s’il se confondait peu à peu avec l’air chaud qui le caressait. A bien y réfléchir, c’était exactement ainsi que j’avais espéré passer ces quelques jours avec Constance. Sa pensée ne me quittait pas. En revanche, et ceci n’avait pas été prémédité, Claire, par sa seule présence, atténuait ce manque en lui donnant une forme matérielle sensible qui finissait par apaiser mon esprit et adoucir la réalité, comme si la copie parvenait, peu à peu, à supplanter l’original. » 

Pages 79-80 :« Hé, c’est que vous avez bien grandi, j’ai failli ne pas vous reconnaître.

Elle ne savait plus quoi me dire. J’aurais préféré qu’elle ne pose pas sur moi ce regard compatissant. Je savais qu’elle pensait à ma mère et aux rumeurs d’empoisonnement qui avaient couru à la mort de mon père. Elle leva les sourcils en hochant la tête de haut en bas. Je regardai sur la caisse électronique le montant qui était affiché. Je sortis de ma poche les quelques billets qui me restaient. Je n’étais pas mécontent de dépenser de l’argent, ça me donnait l’impression de vivre. »

Pages 91-92 :« Elle aimait compliquer les choses. Petite, elle mentait déjà avec un aplomb qui déconcertait ma grand-mère. Si je n’avais pas attendu la mort de mes grands-parents pour ne plus remettre les pieds à Saint-Fourneau, c’était en partie à cause d’elle. Elle le savait. 

Je remarque que vous êtes allés déjeuner chez ta mère et que Constance est tombée malade, c’est tout. 

Je tentai de la fixer avec, dans mon regard, un mélange de consternation et de compassion, cherchant à insuffler, chez elle, un soupçon de doute. Mais elle ne baissa pas les yeux. Au contraire, son regard à elle se renforça d’une détermination butée, provocante. Elle avait l’air convaincue de ce qu’elle pensait. Pour dire la vérité, je me protégeais en feignant la surprise, car j’y avais songé, moi aussi. Lorsque j’avais entendu Claire vomir dans la salle de bains, je m’étais demandé ce qui se passait. Lucie dut sentir une faille, qu’elle transforma en brèche en s’y engouffrant. Son un ton plus méchant, qui me rappela la brutalité dont ma mère était capable, elle voulut savoir pourquoi j’avais toujours cherché à la protéger. »

 « Faire mouche », Vincent Almendros, Editions de Minuit, 11, 50€

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Rentrée littéraire

MISE A NUOn poursuit notre virée parmi les livres de la rentrée ? Une balade totalement subjective, je vous l’accorde, mais c’est bien tout l’intérêt ! Jean-Philippe Blondel, je l’ai lu il y a longtemps, à l’occasion de la sortie de ses premiers romans comme  » Accès direct à la plage « .

Des années que je ne le suivais plus. C’est donc avec un vrai plaisir que j’ai ouvert « La mise à nu », publié chez Buchet Chastel, maison d’édition qui arrive systématiquement à m’emmener ailleurs. La preuve encore cette fois.

Auteur de romans et de livres jeunesse, Jean-Philippe Blondel vit et enseigne à Troyes.

Son quatorzième roman, nous parle de Louis Claret, un professeur d’anglais âgé de 58 ans qui, séparé et pas si proche de ses deux filles, s’est construit une vie simple. Pas folichonne mais qui le rassure. Il se laisse bercer par le quotidien.

Et puis un jour, il reçoit une invitation. Celle d’un ancien élève, pour un vernissage. Alexandre Laudin, l’ancien élève un peu laissé à l’écart par la classe, est aujourd’hui un peintre en vue. Connu en France comme à l’étranger.

 

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MARION GUILLOTMarion Guillot, vous connaissez ? La trentenaire fait partie des auteurs dont j’apprécie le travail. J’avais beaucoup aimé son premier roman qui s’imposait comme un programme salutaire, « Changer d’air », paru aux Editions de Minuit ( vous pouvez le retrouvez ici).

La jeune femme installée en Bretagne est de retour avec « C’est moi ».

Après nous avoir raconté la vie de Paul, ce professeur de Lettres installé à Lorient qui, le jour de la rentrée, après avoir assisté, impuissant, à la chute d’une femme dans le port, décide de ne jamais rejoindre sa classe, ni sa vie.

Autre décor avec « C’est moi ». Quoique. Nous sommes toujours pas loin de la mer. Au sein d’un couple qui ne va pas bien. Il y a la narratrice, quadragénaire. Elle travaille, ce qui n’est actuellement pas le cas de son compagnon, Tristan. Ils vivent dans un petit appartement, sans guère de projets ni d’envies… Et puis il y a Charlin, le vieux pote de Tristan, qui passe beaucoup de temps (bien trop aux yeux de la narratrice) chez le couple.

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Rentrée littéraire

La rentrée littéraire d’hiver vient de s’ouvrir. La petite rentrée ? Les esprits chagrins le pensent. Pas moi. Il y a parmi les 499 romans publiés en janvier et février quelques pépites. Forcément. Parmi ces livres nouveaux, 145 romans français dont 64 premiers. Une aubaine. Pour ouvrir la saison, j’ai cependant décidé de choisir l’auteure Marie Redonnet. Pas une nouvelle venue. Mais une « revenante » si j’ose dire. Après des années de silence, elle est de retour !

TRIO

 

Je l’avais découverte en 2016, grâce au conseil avisé d’une libraire tourangelle avisée ( ne jamais négliger les conseils de ces professionnels !). Marie Redonnet, sexagénaire, publiait alors « La femme au colt 45″. Un roman court, percutant. Détonant. A redécouvrir ici.

Alors j’ai poursuivi la découverte un peu plus loin. L’an dernier,  Le Tripode décidait de publier en un seul volume – « Héritières »–, trois romans publiés il y  a trente ans aux Editions de Minuit. Nouvelle claque. Et c’est par.

Avec « Trio pour un monde égaré », Marie Redonnet confirme qu’elle appartient à un groupe à part. Celui des auteurs qui, de livre en livre, inspecte le moindre recoin de leur univers, autour d’une même thématique. Sans se perdre. Sans nous lasser non plus. Ici, pas de lieu, ni de dates.

Un décor flou pour aller mieux au coeur de la matrice et des personnages. Et la guerre. Toujours. La violence aussi. Et cette quête des personnages, trois rescapés, à sauver leur liberté. De penser et d’agir. Coûte que coûte.

 

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LOUPS OKUne histoire étrange. Vraiment. Et un premier roman extrêmement réussi, parce que dérangeant, et comme je le disais, étrange. Une histoire de loups, donc. Reste à savoir qui ils sont vraiment… L’histoire ? C’est celle de Madeline, une jeune fille de 15 ans qui vit dans le Minnesota. Elle vit dans une cabane très mal équipée au fond des bois. Ses parents ont, autrefois, vécu dans une communauté. Avant de tout recommencer autrement. Mais toujours à l’écart des autres.

Madeline a grandi comme ça. Débrouillarde, sauvage et différente. Chaque jour, l’adolescente pauvre férue de la vie des loups, avale des kilomètres à pied pour aller en cours. Et s’enfuit dans les bois et sur les lacs dès que possible. A l’écart. Sa vie change avec l’arrivée d’une famille dans la maison de l’autre côté du lac. Un couple d’intellectuels ( Leo, un enseignant-chercheur et Patra, son ancienne élève ) et son fils, le petit Paul.

Madeline, qu’ils ne connaissent que sous le prénom de Linda, va peu à peu entrer dans ses trois vies. Linda va garder le petit Paul et pénétrer dans l’intimité de cette famille atypique où un drame se joue. Derrière l’image d’une famille moderne, le carcan de la religion(Leo est un scientiste chrétien de la troisième génération) et, in fine, la mort pourtant évitable du petit Paul.

Au fil des pages Madeline, désormais adulte, se souvient. Raconte les heures passées auprès d’eux, le procès qui suivra la mort de l’enfant, aussi. Des flashs-backs qui permettent de reconstituer cette vie à l’écart, au milieu des années 80.

Un roman très bien écrit, sensible et dérangeant par la personnalité de Madeline, trop souvent livrée à elle-même, par celle de Leo, intransigeant dans sa foi, et celle de Patra, empêtrée dans ses contradictions.

 

Extraits

Page 68 : » Je jetai un oeil sur la mère et vit qu’elle avait le menton boutonneux, les sourcils épilés. Il y avait du vomi sur sa veste Teddy et une paille Pixy Stix dépassait du coin de sa bouche, comme une caricature de paysan mâchonnant un brin d’herbe. Elle aurait pu être n’importe laquelle des Karens de ma classe d’ici quelques années, et quand je m’en rendis compte j’eus envie de rire, mais pas parce que c’était drôle. Les filles qui restaient à Loose River après le lycée tombaient enceintes et se mariaient à dix-huit ans avant de s’installer dans le sous-sol de leurs parents ou dans un camping-car au fond du jardin. Voilà ce qui arrivait quand on était suffisamment jolie pour devenir pom-pom girl, mais pas suffisamment intelligente pour aller à l’université. Et si on n’était pas suffisamment jolie, on trouvait un emploi dans un casino ou une maison de retraite à Whitewood. » 

Page 131 :  » Plus tard, en vue de l’audience, ils me demanderaient sans cesse pourquoi je n’avais pas posé plus de questions dès le début. Qu’avez-vous pensé du Dr Leonard Gardner lors de votre première rencontre ? Comment décririez-vous le couple en tant que parents ? Quel genre de soins prodiguaient-ils ? Il me serait difficile d’expliquer que je n’avais pas posé de questions parce qu’ils étaient tous deux exceptionnellement, presque insupportablement gentils. Quand « Paul se met à parler des grands voiliers avec entrain, Patra lui apporta un verre de jus ambré et s’agenouilla devant lui. Il descendit le jus en un temps record, tendit le verre à sa mère. Mais elle ne se releva pas tout de suite – elle posa la tête sur ses genoux recouverts de l’édredon. Leo lui caressa les cheveux et Paul fit de même, avec sa main gantée. J’avais honte d’être témoin de cette scène, pourtant je n’arrivais pas à détourner le regard. Je ne pouvais rien faire d’autre que rester là en silence, suivant le tracé rugueux des griffures laissées par le chat sur mes bras. »

Pages 260-261  : « Accusés d’homicide, les Gardner furent acquittés par dérogation religieuse trois semaines plus tard. Je cessai de m’informer sur leur compte après la conclusion du procès de Whitewood. Ma déposition faite, je rentrai avec ma mère dans le pick-up emprunté, mangeai trois sandwichs au beurre de cacahuètes à la suite et partis pêcher des brochets. Pêchai, pris ma première cuite, oubliai. La cabane de l’autre rive resta inoccupée pendant plusieurs mois ; je n’y suis jamais retournée, je ne me suis pas arrêtée pour regarder les nouveaux propriétaires installer leur barbecue et leur filet de badminton l’été suivant. »

 « Une histoire des loups », Emily Fridlund, Gallmeister, 22,40 euros.

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Rentrée littéraire

VIOLENCES OK  Une rentrée littéraire est aussi l’occasion de découvrir de nouveaux auteurs, pas forcément les auteurs de premiers romans, non, des auteurs qui ont déjà publié et qui, par la grâce d’une maison d’édition inspirée, sortent du lot et laissent alors découvrir leurs univers, déjà construit.

C’est le cas avec Etienne Deslaumes, que je ne connaissais pas jusqu’à présent.

Il signe avec « Violences ayant entrainé la mort sans intention de la donner », son troisième roman après « Emilien et le souci de définition » et « Journal ambigu d’un cadre supérieur », qui lui avait valu un succès critique.

Après avoir longtemps travaillé comme cadre sup dans un groupe d’assurance, Etienne Deslaumes, quinquagénaire, est formateur et enseignant en droit immobilier.

« Violences ayant entrainé la mort sans intention de la donner » est un roman choral. Chapitre après chapitre, ce sont deux générations de personnages qui prennent la parole à tour de rôle.

Mais tout commence par un enterrement, celui d’Armande. La jolie quinqua est morte après avoir été renversée par une voiture. Accident ? Suicide ? Tous se posent la question. Armande, sa vie durant, s’est laissée porter. Pour tout. Elle a épousé Christophe, un cadre prometteur et déjà riche. A élevé deux filles. Puis s’est vengée. De l’infidélité de son mari Christophe d’abord puis de sa frustration et de l’ennui de sa vie.

Elle raconte. Comme Christophe dont elle a fini par divorcer. Comme Patricia et Emilien, un couple d’amis tellement proches, mais pourtant si secrets. Comme les enfants de ceux-ci, Margaux et Aubin.

Au fil des monologues, d’autres histoires se dessinent. Ambigües. D’autres explications se font jour. Pas toujours belles.

Entre petits arrangements avec la morale et lâchetés ordinaires, Etienne Deslaumes nous parlent d’eux. Et de nous.

Unité de lieu et de temps donc pour ce roman à tiroirs autour de l’amour et des questions qu’il pose quand il est là. Ou pas.

 

 

Découvrez ici une interview d’Etienne Deslaumes

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Extraits

Page 37 (Armande)  :« […] Il est devenu le bras armé de ma paresse. : puisque je me mariais avec un homme qui avait une bonne situation dans une banque, qui parlait déjà, à vingt-cinq ans, de monter sa boîte, je n’avais plus besoin de finir mes études ni de travailler. Ouf! Le raisonnement (ce n’était pas vraiment un raisonnement, c’était à demi-conscient, à ce moment-là) était un peu osé, parce qu’un peu démodé. Mais bon, personne n’y a trouvé à redire ; pas même mes parents, plutôt flattés que leur fille connaisse une fin bourgeoise. Lorsque mon bonheur escompté avec Christophe m’a été arraché, ce qui fut aussi très vite fait, j’ai détesté mon mari parce qu’il me rendait malheureuse. Ensuite, il était un pis-aller : l’instrument de mon confort. Bref, ce qui me guidait, dans mon rapport à lui, dans le bon comme dans le mauvais, c’était toujours moi, re-moi et encore moi. Ce que lui pouvait ressentir ? Bof… je n’y pensais que très rarement. »

Pages 109-110 (Patricia) :« Si j’ai pris du champ avec Emilien, ce n’est peut-être pas parce qu’il m’a déçue, en ne faisant pas pour moi ce qu’Armande a fait : comprendre mes points faibles, en tenir compte, composer avec, me donner des outils pour les combattre sans me brusquer. Je me suis éloignée de lui, de tous mes semblables, sauf d’Armande précisément, car elle était la seule à avoir compris que je ne redeviendrais jamais comme avant et que, pour qu’une partie de moi continue à vivre et, peut-être, je dis bien “peut-être”, à être heureuse, il fallait admettre qu’une autre partie était morte ».

Page 131 (Christophe) :« A bien y réfléchir, si j’ai autant renoncé c’est par lâcheté, par peur de souffrir. Lorsque j’ai vu Emilien en larmes, à plus de quarante ans, parce qu’on l’avait plaqué, je me souviens m’être senti satisfait de ne plus pouvoir me trouver dans ce genre de situation.

Je me suis gouré. On ne vit pas mieux en se mettant sous cloche. On vit moins bien, au contraire. On vit moins bien parce qu’on vit moins. »

« Violences ayant entrainé la mort sans intention de la donner », Etienne Deslaumes, Buchet Chastel, 17€.

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CVT_Le-livre-que-je-ne-voulais-pas-ecrire_3359Rentrée littéraire

A chaque rentrée littéraire, je vous fais part de mon coup de coeur. Cette fois, je le tiens. Il s’agit du livre publié par Erwan Larher « Le livre que je ne voulais pas écrire ».

Un « objet littéraire », comme il le définit lui-même et qui m’a été chaudement recommandé par mes deux libraires préférées, à Tours et à Quimperlé. Alors je me suis laissée tenter. Et j’ai pris une claque. Enorme. Erwan Larher, écrivain désormais installé dans la Vienne, était au Bataclan au concert du groupe Eagles of Death Metal, le 13 novembre 2015.

Blessé dans sa chair (il a pris une balle à hauteur des fesses), il raconte avec un « tu » inspiré qui met l’horreur à distance, ce qui s’est passé ce soir-là, puis cette longue et éprouvante nuit. Et les jours, les mois d’après. Les questions, les sentiments, la peur et la douleur… tout y passe.

Un livre pas écrit pour aller mieux nous explique-t-il, mais pour partager. Parce que ce qui s’est passé cette nuit-là appartient désormais à tout le monde. Et parce qu’il est persuadé, depuis qu’il écrit, que les mots et ce qu’on en fait, peuvent changer le monde. Alors forcément…

 

 

Retrouvez ici l’article que j’ai consacré à son livre dans La Nouvelle République, le 8 novembre.

Cinq bonnes raisons de lire « Le livre que je ne voulais pas écrire »

– Parce qu’Erwan Larher est écrivain, auteur de cinq romans avant la publication de ce qu’il définit comme n’étant « ni un récit, ni un témoignage, ni un truc larmoyant ». Il a un style, un rythme et beaucoup d’humour même pour parler de tout cela.

– Parce que l’auteur raconte de manière très particulière ce qu’il a vécu dans sa chair cette nuit-là. Sans rien épargner au lecteur.

– Parce qu’Erwan Larhrer s’interroge tout au long de son livre sur sa légitimité en tant qu’écrivain à nous raconter cela et de cette manière-là.

– Parce que « Le livre que je ne voulais pas écrire » se nourrit aussi de textes de proches ( son père, son frère) et d’amis écrivains ou pas, offrant au lecteur des respirations « Vu du dehors ».

– Parce que l’auteur prouve qu’on peut mettre de la littérature au coeur d’un drame, aussi terrible soit-il et que ça fait du bien. Aussi.

 

Extraits

Page 98 : « En ce 13 novembre 2013, le destin te donne l’occasion de t’illustrer pour de vrai, grandeur nature, sur une scène à la démesure de ton super-héroïsme latent. Or, dès que tu entends les bruits de pétards, tu obéis aux “Couchez-vous !” qui suivent. Un héros n’obéit pas. S’il fait comme tout le monde dans l’adversité, il ne sauve personne. Pire : jamais te relever pour prendre la mesure de la situation, puis réagir avec sang-froid et efficacité, ne te traverse l’esprit. Tu restes pelotonné comme une lavette contre ta barrière métallique. Pour ajouter à ton avanie, une balle te transperce les fesses au bout de cinq minutes. »

Page 179 : « Ce qui te traumatise, c’est que tu ne sais pas si tu rebanderas un jour – la décence et l’orgueil t’empêchent encore de t’en ouvrir à des oreilles autres qu’hippocratiques. Nul doute que cette crainte prend toute la place et brésille les autres. Concernant ta jambe, les autorités compétentes semblent pronostiquer que tu auras peu de séquelles puisque la balle n’a pas touché le nerf sciatique ; pour la fonction évacuative du système digestif, Francesco juge la guérison en bonne voie. Le sujet sur lequel personne ne s’avance, c’est l’érectilité de ton avenir. Si tu dois faire des cauchemars, ils seront plutôt liés à ta dévirilisation. De toute façon, pour cauchemarder, il faut dormir. »

Pages 237-238 : « Un objet littéraire… L’expression ne cache-t-elle pas une volonté de contrôle sur ce projet ? Qui le desservirait. Qui expliquerait pourtant tu as tant tâtonné. Te te fliques, tu te brides. Pourquoi pas un récit, simple, comme si tu en parlais à tes potes? Tu renâcles. Te bats contre cette impression d’écrire pour les autres. Tu n’y prends même pas de plaisir, à ce fichu Projet B. […]

Un objet littéraire. Qui s’étoffe cahin-caha. Laborieusement. C’est pénible, insatisfaisant, tu tournes autour. L’angle d’attaque, bon sang, l’angle d’attaque ! Parce que débagouler tes petites misères, tes petits malheurs, pas question. Quelle idée d’avoir ouvert ta gueule, d’avoir annoncé que tu l’écrivais, ce Projet B.! Tu as la pression. Tu te sens attendu. Et puis jusqu’où aller ? Tu n’es pas seul dans cette histoire, qui ne finit pas bien pour tout le monde. L’angle ne peut être que l’individuel dans le collectif. Alors tu notes des idées de chapitres, des bribes comme… »

 

« Le livre que je ne voulais pas écrire », Erwan Larher, Quidam éditeur, 20€

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 Rentrée littéraire

 

CHOUDART OKélia Houdart, je l’avais découverte avec « Gil », également paru chez P.O.L.. Puis je l’avais rencontrée, au hasard d’une exposition puis d’une lecture, à la Maison des arts Georges-Pompidou, à Cajarc, dans le Lot. Un chouette moment !

C’est donc avec intérêt que j’ai plongé dans son nouveau roman,  » Tout un monde lointain « . Et je n’ai pas été déçue.

Cette fois encore, Célia Houdart offre une histoire singulière. Avec, toujours, une petite musique qui ne ressemble qu’à elle.

L’histoire ? Elle s’ouvre sur un premier chapitre dont on ne sait, tout d’abord, pas quoi faire. Qui est donc cette petite fille qui, en 1918, marche dans les herbes sous le regard de son père ?

On suit ensuite Gréco, ensemblière désormais à la retraite qui partage ses journées entre sa maison de Roquebrune-Cap-Martin, ses balades et ses bains de mer. Sa carrière a été fructueuse. Elle est riche, cultivée. Désormais seule.

Toujours, elle veille aussi sur la maison de son ami Alexander, disparu deux ans plus tôt : la villa E.1027, formidable création de l’architecte Eileen Gray.

Un jour, cet équilibre vacille. Un couple, Tessa et Louison, s’est installé dans la maison fermée. Ils sont étudiants, danseurs et follement amoureux. Elle les regarde vivre, s’inquiète pour l’état de la maison de son ami. Contre toute attente, elle accueille finalement ce changement puis se lie d’amitié avec ces deux jeunes gens, beaux et inspirés. Malgré les facéties souvent gores de Louison

L’occasion pour elle, avec eux, de remonter le temps. Les souvenirs de Gréco, cette petite fille d’origine polonaise, vont revenir par vagues. Tessa et Louison vont l’empêcher de s’y noyer…

 Célia Houdart a l’art d’une écriture sensible. On sent le soleil et le vent. L’atmosphère, un temps pesante, devient douce, paisible. Comme une caresse.

Extraits

Page 48 :« A chaque nouvelle visite, c’est de lui-même que l’avocat informait Gréco de l’avancée de la succession Sthol, dont ils savaient très bien tous deux que la villa E.1027 constituait le bien le plus précieux. L’avocat avait promis à sa vieille cliente et désormais amie que si la villa était mise en vente, elle serait pour elle. Gréco la voulait à n’importe quel prix. Elle était disposée à vendre la boutique de New York et ses actions. Mais tout était bloqué depuis plusieurs années. Un cabinet de Los Angeles avait demandé un complément d’enquête dans l’espoir un peu vain de récupérer aussi, un jour, les quelques pièces volées, dont le miroir satellite, qui avaient dû être vendues à un marché aux puces en France ou en Italie ».

Page 136 :« Louison et Tessa adoraient nager nus sous l’eau. Ils aspiraient beaucoup d’air pour faire durer le plus longtemps possible l’état d’apesanteur. Ils ouvraient les yeux. Dans l’eau, le soleil formait comme de fines paillettes d’or qui tournoyaient en scintillant. Leurs corps pouvait être à la fois étincelant et étrangement pâle, soudain refroidi par la lumière. Les chevelures étaient des crinières flottantes. Tessa et Louison prenaient l’eau avec les mains et la vigoureusement. Ils s’enfonçaient peu à peu, le visage en proue. Les bras le long du corps, ondulant comme des nageoires. Des poissons à ventre blanc les frôlaient quelquefois par bancs entiers. »

Page 147 : « 

- J’aurai dû vous parler de Louison et de ses mises en scène macabres. Il ne me prévient pas toujours, vous savez. Il ne faut pas lui en vouloir. Il meurt régulièrement. Il meurt pour rire. C’est son plaisir. Il adore faire peur. Il se ruine en maquillage. Il achète ce qui se fait de mieux. Plusieurs fois, il a été assistant pour des tournages. Blessures, brûlures. Cicatrices. Il maîtrise toute une gamme d’effets. C’est toujours très réaliste. Il règle avec beaucoup de précautions des choses terribles, les pires atrocités, mais en fait c’est à chaque fois un numéro de cabaret.

A cet endroit, le sentier était ombragé. Il faisait moins chaud. Gréco respirait un peu mais elle avait encore les yeux fixes. Elle revoyait cette apparition monstrueuse. Tout se redéroulait dans sa tête. Elle était très secouée. »

« Tout un monde lointain », Célia Houdart, P.O.L., 14€.

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