Flux pour
Articles
Commentaires

EFFET MATERNELUn récit, fort. Eclairant. Et sensible. Virginie Linhart a ce talent de puiser dans son récit de vie pour nous faire partager ce qu’ont connu les enfants des soixante-huitards. Devenus adultes, ils essayent de vivre entre leur héritage familial et ce qu’ils ont décidé d’en faire.

Documentariste et écrivaine, Virginie Linhart a utilisé cette matière pour raconter. Je l’avais découverte via son récit « Le jour où mon père s’est tu », dans lequel elle évoquait le parcours de son père, Robert Linhart, philosophe et théoricien de Mai-68 qui fut le fondateur de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes. En 1978, celui qui rejoindra un temps les chaînes d’une usine Citroën écrira « L’établi ».

En février 1981, il fera une tentative de suicide en avalant une forte dose de médicaments. Sauvé, il entre dans une phase de mutisme familial et politique presque complet qui se prolonge durant de longues années tout en restant maître de conférences en sociologie à l’université Paris-VIII-Saint-Denis.

 

Continuez à lire »

404

Un monde où la vidéo nous manipulera, ça vous dit ? Certains diraient que nous y sommes déjà. Dans son nouveau roman Sabri Louatah nous montre à quoi nous pourrions être confrontés via un roman, un thriller politique et rural à la fois.

Je vous raconte ? L’auteur des « Sauvages » ( un roman en quatre tomes qui a donné lieu à une adaptation sur Canal +) a voulu  » regarder la brèche, sans ciller, et raconter cette tragédie française de la partition et de la séparation ethnique à travers le destin d’une poignée de personnages réunis dans une petite commune de l’Allier. Pile au centre de la France et de toutes les tensions qui la traversent… »

Sabri Louatah a imaginé une France de futur soumise à la manipulation technologique mais aussi à la guerre raciale. A 36 ans, cet ancien gamin de Saint-Etienne désormais installé aux Etats-Unis, nous plonge dans l’univers des « deepfakes »,  ces « mirages », des fausses vidéos hyperréalistes qui se transforment en armes redoutables.

Nous sommes en 2022, le pays est désormais dirigé par une femme populiste et autoritaire. Une femme dont la réputation a été très largement écornée par un « mirage » : la vidéo d’un viol dont elle aurait été la victime par le chef d’Etat algérien. De quoi déstabiliser le pays ?

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , ,

UNE MACHINE COMME MOI

Et si on plongeait non pas dans le futur, mais dans un passé très avancé ? Cap sur l’uchronie avec Ian McEwan qui signe son quinzième roman avec « Une machine comme moi ».

Nous sommes en 1982, dans la banlieue de Londres. Tout a l’air presque normal. Presque seulement. Imaginez plutôt : dans la guerre qui oppose le gouvernement britannique à l’Argentine à propos des Malouines… c’est l’Argentine qui s’est imposée. Et les Beatles viennent de se recomposer après une pause artistique. Pour le reste, à Londres, on conduit des voitures autonomes, on pratique le télétravail et on peut acheter un androïde…

C’est d’ailleurs ce que vient de faire Charlie, 32 ans, ancien avocat fiscaliste qui a décidé de sacrifier l’héritage de sa mère pour se payer Adam, l’un des 25 androïdes imaginés par Alan Turing ( il a inventé l’ordinateur et a déchiffré les codes secrets nazis)… dont la biographie officielle s’arrête en 1954. Là, celui qui sera condamné à une castration chimique pour homosexualité, est dans les d‘Ian McEwan un chercheur respecté et mondialement connu.

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , ,

FULMARD

 

Je sais, je sais, ça vire à l’obsession ! Jean Echenoz fait partie de ma vie… enfin surtout de ma bibliothèque. Et ça fait des années que ça dure ! Il vient de publier son dix-huitième roman. Je n’en ai lu que seize… Vous pouvez en trouver ici ou encore .

Celui-ci renoue, je trouve, avec l’ambiance des premiers romans, tous publiés depuis le début aux Editions de Minuit. C’est barré, foutraque, drôle et, évidemment, terriblement bien écrit.

Je vous raconte ? La vie de Gérard Fulmard est, comment dire, morne, triste et un peu désoeuvrée.

 

 

Ancien steward, il a dû quitter son travail. Malgré lui. Mais en conséquence d’une décision judiciaire dont on connait pas la nature. Bref, il vit dans l’appartement de la rue Erlanger autrefois occupée par sa mère. La rue Erlanger, oui. Celle dans laquelle Mike Brant a trouvé la mort en se jetant d’une fenêtre. Celle aussi ou, six ans plus tard, un étudiant japonais et cannibale se rendait célèbre après avoir « cuisiné » une jeune femme…

Le roman s’ouvre sur un autre événement. La chute d’un morceau de vieux satellite pile sur le supermarché où il a l’habitude de faire ses courses… Le premier de ses soucis. Qui vont se succéder. Pas le plus grave au final.

La vie de Gérard Fulmard change de dimension le jour où il décide de créer sa propre agence, Cabinet Fulmard assistance. CFA, donc. Et voilà notre anti-héros qui se retrouve « homme de main » au sein de la Fédération populaire indépendante ( FPI), petit parti extrémiste en proie à des difficultés de direction alors que la tête d’affiche de la petite structure aurait été enlevée… 

De péripétie en rebondissement, telle celle d’un saint, la vie de Gérard s’offre à nous yeux et nos zygomatiques. Pour la première fois, Jean Echenoz use du « je » et dépend un personnage pas perspicace pour deux sous, un pantouflard qui se rêve en Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117… 

 Une histoire qui reprend les codes du roman noir. Jean Echenoz est de retour, et c’est une (très) bonne nouvelle ! 

 

 Extraits

Page 17 : « […] A part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l’envie : je ressemble à n’importe qui en moins bien. taille au-dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne, je dispose de forts peu d’atouts, peu d’avantages ni de moyens. Encore heureux que j’aie pu reprendre ces deux pièces et demie après le décès de ma mère, elles étaient locativement les siennes et je n’ai pas changé les meubles. C’est là qu’à présent je me tiens, fenêtres entrouvertes sur une rue peu passante. Elle a beau être située dans le quartier d’Auteuil contenant principalement des gens à l’aise, il n’empêche qu’elle n’est pas bien gaie, la rue Erlanger. Sur elle aussi, je reviendrai. » 

Page 106 : « Considérant les événements récents, j’ai dressé un bilan et deux conclusions s’imposaient. La première : chaque fois que j’avais cru tenir une affaire, elle avait tourné très vite court. La seconde : j’avais eu finalement de la chance, ç’aurait pu être pire mais au moins j’aurais essayé. Et me retrouvant au point de départ, me suis-je dit, peut-être pourrais-je aller prendre conseil auprès de Bardot. Même s’il avait mon dernier commanditaire et si j’avais échoué dans l’exécution de ses consignes, il me tenait avant tout lieu de thérapeute : en tant que tel, je voulais croire qu’il ne m’en tiendrait pas rigueur. « 

Page 167 : «  Quand j’ai appelé le lendemain matin, j’étais à ma fenêtre où souvent je me poste quand je n’ai rien à faire, très souvent. Je guettais un fait nouveau dans la rue Erlanger, n’importe lequel m’aurait suffi mais je sais bien qu’il ne s’en produit guère, ce n’est pas tous les jours qu’un chanteur de charme s’y jette de son balcon ni qu’un fils de famille jaune y ingurgite une étudiante blonde. Je ne doute que d’autres existences brèves s’y déroulent, comme partout, mais je crains qu’elles ne présentent pas le même intérêt scénique. S’il est cependant une vie qui a failli s’y voir abrégée, c’est celle de la rue Erlanger elle même en 1942, et ici j’ouvre une parenthèse ». 

 « Vie de Gérard Fulmard », Editions de Minuit.

 

EN GUERRE Tout est-il donc figé ? Le déterminisme, la reproduction sociale sont-ils si forts qu’ils cloisonnent nos vies ? 

L’amour ou ce qui y ressemble ne peut-il pas dépasser le côté improbable de ces rencontres ? 

François Bégaudeau, dont je n’avais encore rien lu, tente d’y répondre dans un roman qui nous parle de nous, de vous et de notre époque si socialement précaire. 

Puisque la rencontre entre un prince et une bergère ne peut résulter que d’un accident, il en sera de même pour Romain Praisse et Louisa Makhloufi ! Le premier vit dans le centre de cette ville jamais nommée où il est fonctionnaire territorial tendance bobo. Louisa, elle, vit en périphérie. Avec Cristiano. Elle est manutentionnaire sur une plateforme Amazon, lui travaille dans une entreprise qui fabrique des pièces. Il est ouvrier. Mais l’entreprise vit ses derniers moments.

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , ,

COUVPlonger dans les années 70, et plus précisément l’année 1975 ( celle de ma naissance, eh oui !) , ça vous dit ? Jean-Philippe Blondel revient avec un quinzième roman et des thématiques jamais explorées jusque là.

Je vous raconte ? Nous sommes en 1975 donc. En province. Et dans un groupe scolaire. L’école ds garçons côtoie celle des filles et celle des petits. Les instituteurs, que l’on appellera plus tard professeurs des écoles, occupent des logements de fonction. Et partagent le temps et l’espace avec leurs collègues, tout au long de l’année scolaire. Pas si simple.

Alors Jean-Philippe Blondel nous raconte la vie des Brunet, Goubert, Lorrain, Coudrier, Ferrant. Tient une chronique joyeuse et triste à la fois qui mélange les histoires des enfants et celles de leurs parents.

Charles Florimont arrive avec de nouvelles méthodes pédagogiques en vogue, quand Reine Esposito, elle, fait tout basculer en poursuivant le rigide Lorrain de ses assiduités….

C’est drôle, malicieux, émouvant. Et l’écriture, très fluide, nous donne envie de suivre tous les personnages de cette galerie rigolote.

L’auteur parle de son livre ici :

 Extraits

Page 89 : « Florimont a eu les coudées franches, dès le mois de septembre. Il a suffi d’un coup de fil de l’inspecteur. Celui-ci, plus finaud qu’il n’en a l’air, n’a pas menacé Lorrain des foudres de Jupiter s’il mettait des bâtons dans les roues de Florimont. Il sait que Lorrain s’épanouit dans l’agressivité et le combat – des années de lutte contre les éléments et les espaces naturels l’ont aguerri. L’inspecteur a repéré le talon d’Achille du directeur de Denis-Diderot : la vanité. Un orgueil qu’il tente de dissimuler mais qui revient au galop dès qu’on empiète sur ses plates-bandes. C’est en souriant que l’inspecteur a alors téléphoné à Lorrain, l’avant-veille de la rentrée, chez lui et non à l’école. »

Page 137 : « […] Passe encore qu’on se morfonde devant un amour inassouvi en se rendant compte qu’on a raté sa vie, mais qu’on fasse en sorte de rattraper le temps perdu, et puis quoi encore ? On est responsable de ses choix. On les assume. Sinon; c’est la chienlit. Toutes ces femmes qui plaçaient leur recherche du plaisir avant leur moralité, c’en était trop. Quelqu’un devait leur rappeler leur rôle et leur devoir, et le destin l’avait choisie elle, Geneviève Coudrier, comme fer de lance de ce nouvel ordre moral. Alors qu’ils s’embrassaient à pleine bouche et en plein Paris, elle se posterait à côté d’eux et se raclerait la gorge. Elle pouvait anticiper le frisson de bonheur qui la parcourrait lorsqu’elle verrait la tête des deux amants confondus. »

Page 242 : « […] On s’était dit que ce n’était pas si grave, tout semblait avoir repris sa place, mais très vite il avait fallu se rendre à l’évidence, les lignes avaient bougé, révélant des failles, des gouffres, des abîmes, de nouvelles aspirations se faisaient jour, des revendications, des décisions. Reine Esposito se mettait à courir le long des murs de briques en hurlant qu’elle voulait être prise, là, maintenant. Geneviève Coudrier se détachait de l’encoignure dans laquelle on pensait qu’elle resterait jusqu’à la fin de sa vie et se mettait à exister pleinement. Janick, guidée par un patron soudain devenu mentor, tirait des plans sur la comète et transformait le quotidien en piste en étoiles. Aucune de ces femmes ne lui demandait rien – elles s’imposaient, dans la démence ou dans l’assurance tranquille, et elles souriaient en ajoutant que le monde ne serait plus jamais le même. Les écoles étaient mixtes. Des inspectrices remplaceraient bientôt les inspecteurs et viendraient s’installer au fond des salles de classe pour juger du travail effectué. Gérard Lorrain et ses amis randonneurs deviendraient en quelques années une survivance, un morceau de cet univers où jadis les hommes pensaient qu’ils menaient la danse. »

 « La grande escapade », Jean-Philippe Blondel, Buchet-Chastel, 18€

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , ,

CVT_Soeur_7448Un premier roman, c’est même pour le le lecteur et la lectrice une aventure en soi. Je ne me lasse pas de ces moments durant lesquels on découvre un(e) auteur(e), son univers, ce que ses mots veulent nous dire. Je me répète sûrement, mais quel pied ! En général. C’est encore le cas avec « Soeur », premier roman conseillé par une libraire tourangelle.

Avec « Soeur »Abel Quentin signe un premier roman qui nous parle de notre époque. Et pour cause. On suit une jeune fille sans histoire qui se convertit, qui devient djihadiste. Une obsession pour cette adolescente mal dans sa peau et timide. Elle va aller jusqu’à y perdre ses repères et sa vie.

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , ,

APPANAH OK

 

Nathacha Appanah était apparue sur mon blog en 2016, à l’occasion de la sortie de son roman « Tropique de la violence »Un livre qui m’avait donné l’idée de me rendre à Mayotte, où se déroulait l’histoire. Une sacrée découverte !

Alors quand la rentrée littéraire d’automne est arrivée avec ses centaines de nouveaux romans, je n’ai pas hésité longtemps pour plonger dans « Le ciel par-dessus le toit », dernier opus en date de l’auteure née à l’île Maurice, en 1973.

Installée en France depuis 1998, elle commence alors à écrire.  Et n’arrêtera plus. En 2016, « Tropique de la violence » qui vaudra une quinzaine de prix littéraires.

 

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , ,

 

Rentrée littéraire

EDEN« Un esprit de la forêt. Voilà ce qu’elle avait vu. Elle le répéterait, encore et encore, à tous ceux qui l’interrogeaient, au père de Lucy, avec son pantalon froissé et sa chemise sale, à la police, aux habitants de la réserve, elle dirait toujours les mêmes mots, lèvres serrées, menton buté. Quand on lui demandait, avec douceur, puis d’une voix de plus en plus tendue, pressante, s’il ne s’agissait pas plutôt de Lucy – Lucy, quinze ans, blonde, un mètre soixante-cinq, short en jean, disparue depuis deux jours –, quand on lui demandait si elle n’avait pas vu Lucy, elle répondait en secouant la tête : « Non, non, c’était un esprit, l’esprit de la forêt. » »

Dans une région reculée du monde, à la lisière d’une forêt menacée de destruction, grandit Nita, une adolescente autochtone qui rêve d’ailleurs. Car là, entre la forêt et l’autoroute, la misère et la violence font aussi partie du décor. 

Jusqu’au jour où elle croise Lucy, une jeune fille venue de la ville, qui vit seule avec son père. Solitaire, aimantant malgré elle les garçons du lycée, celle-ci s’aventure dans les bois et y découvre des choses, des choses dangereuses…
Lucy en sera la victime. De quoi donner à Nita l’envie de s’enfoncer dans la forêt sombre et mystérieuse avec son amie et sa chouette apprivoisée que celle-ci a prénommé Beyoncé. Un espace dans lequel d’étranges agressions ont régulièrement lieu, menées par des animaux sauvages, étranges. Derrière les masques et les objets occultes, des jeunes femmes déterminées que Nita va apprendre à connaître. 

Monica Sabolo, âgée de 48 ans, est une journaliste et écrivaine française, d’origine italienne. Elle vit à Paris. Après « Le roman de Lili », elle signe avec « Jungle » son second roman.

Elle a reçu le Prix de Flore en 2013 pour « Tout cela n’a rien à voir avec moi ». Il y a deux ans elle publiait « Summer ».

Monica Sabolo a commencé à écrire ce nouveau roman après une déconvenue. En lice pour le Goncourt des lycéens avec « Summer », elle doit laisser la place à Alice Zeniter. Alors elle se met à écrire, sur la sauvagerie, sur l’espace, la forêt.  Un décor idoine pour son nouveau roman ­ qu’elle veut gothique. 

L’auteure s’intéresse alors de près à la Colombie-Britannique, dans le sud-ouest du Canada. Ses forêts, ses images, ses lacs… Le destin des femmes autochtones, descendantes des premiers occupants du territoire canadien – Amérindiens, Inuits et Métis n’y pas forcément une vie très heureuse. Et pour cause : elles sont surreprésentées parmi les personnes assassinées ou disparues.  Le thème de la disparition, déjà au coeur de son précédent roman, revient. Comme un boomerang. 

Extraits

Page 45 :« Tout le monde faisait des choses bizarres, à cette époque. Pendant l’année qui suivit l’arrivée de Lucy, et jusqu’à la nuit tragique de son agression – ou plutôt devrais-je dire la nuit de son viol, ce mot que personne ici ne prononce jamais -, les choses bizarres étaient même notre quotidien. 

Cette année-là, ma mère s’était mise à tirer les cartes. Elle avait commencé à le faire pour elle-même, après le départ de mon père, étalant son jeu sur le canapé qui ressemblait au radeau d’une naufragée, envahi de coussins en forme de coeur, de couvertures entortillées, de paquets de chips. Elle regardait longtemps les cartes alignées. On aurait dit qu’elle cherchait à voir des formes qui donneraient un sens au chaos de sa vie, une explication, un renouveau, un homme aux épaules carrées avançant vers elle sourire aux lèvres. »

Page 151 :[…] »Au Hollywood, c’étaient moins les hommes qui m’importaient que les filles, dont le regard me mettait au monde. Le soir, dans l’effervescence et le bruit, nous communiquions sans parler. De loin, Baby me tirait la langue, Diane ou Eli me touchait l’épaule en passant, et je me sentais plus protégée que n’importe où sur cette terre. Pourtant quelque chose grondait, une énergie enflait, remontant le long des murs. »

Page 266: « La nuit, je pensais à cette autre moi-même, celle qui était dans les bois, animée par une force irrésistible, un élan dont on pourrait prétendre, de façon romantique, qu’il s’agissait d’une soif de justice, ou de vengeance, mais ce serait mentir, il s’agissait d’autre chose, de plus trouble, de plus sombre encore, de plus inconséquent et de plus primitif, quelque chose évoquant la ruine, l’anéantissement, un entêtant instinct de mort. Peut-être que ce qui a déjà disparu ou est en train de disparaître sous nos yeux, nous appelle à plus de destruction encore. « 

« Eden », Monica Sabolo, Gallimard, 19,50€

Coup de pompe…

CVT_Chroniques-dune-station-service_9579Rentrée littéraire 

Un objet littéraire non-identifié. Voilà à quoi m’a fait penser « Chroniques d’une station-service », un premier roman, drôle, fantasque, foutraque… et qui nous parle de nous.

Qui ne s’est jamais servi à la station-essence ? Qui n’a jamais profité des toilettes où ça sent le détergent trop fort ? Acheté des sandwiches qui ressemblent à du carton sur la route des vacances dans ces stations-services immenses et sans âme ?

Une expérience, banale, que nous avons tous en commun. Mais avons-nous réellement observé ce qui s’y passait ? Pris en considération ceux qui y travaillent ?

Alexandre Labruffe a visiblement pris le temps d’y voir des choses et d’y déceler des histoires abracadabrantesques !

Son narrateur, pompiste par défaut, s’ennuie ferme. Alors tout est propice à dérouler des intrigues minimalistes, des quiproquos érotiques et des aventures improbables. Le tout, entre trois pleins, des paquets de chips et des cannettes de cola sans sucre…

 Alexandre Labruffe, 45 ans, a été en poste dans des Alliances françaises en Chine puis en Corée du Sud. À cette époque, il a publié avec Benjamin Limonet un récit expérimental à 4 mains, « Battre Roger » (éditions D’ores et déjà, 2008). Depuis son retour à Paris en 2015, il collabore à divers projets artistiques, tout en poursuivant sa thèse en Arts et Cinéma à l’Université Paris-3.

Extraits

Page 15 : 

6. « Lieu de consommation anonyme, la station-service est le tremplin de tous les instincts. 

Ce que je vends le plus : le Coca Zéro 

Le Coca Zéro. Les chewing-gums. Les chips. Les magazines érotiques ou d’automobiles. Les cartes de France. Les sandwichs. L’alcool. Les barres chocolatées ( Mars en tête). Et évidemment l’essence. »

Page 27 : 

17.  » Pour être pompiste, il faut avoir le permis ( 80% des annonces l’exigent) et aimer l’odeur de l’essence ( 100% des annonces l’oublient). 

Moi, j’aime l’odeur de l’essence, l’indélébile odeur de l’essence, ce parfum entêtant et têtu, collant, qui s’incruste, acide, sucré et amer, partout, en tout.

Il faut aimer  la routine aussi. La routine et l’ennui que j’essaie de tromper, attendant les clients, en regardant des films sur la télévision accrochée au mur derrière le comptoir ; des films que je regarde en boucle, quand je ne joue pas au dames aux Nietzland. 

Il faut enfin aimer les non-lieux (les néons et les non-lieux) et les filles qui aiment l’odeur de l’essence. Certaines filles en raffolent, me collent dans les soirées, me sniffent quand je leur dis que je suis pompiste. 

Contrairement aux idées reçues, les filles aiment les odeurs fortes. « 

Page 62-63 : 

80. « Le damier posé entre nous. Nietzland est sidéré :

- Mais pourquoi tu es parti en courant, Beauvoire ? Je te comprends pas. Il suffisait de l’embrasser. Elle te tendait les bras, et toi tu fais quoi  : tu fuis ?! Merde. A mon avis, elle est en dépression maintenant. C’est sûr, elle ne voudra lus jamais te revoir. 

- Oui, j’ai honte, je sais pas ce qui m’a pris, j’ai paniqué, je crois. Elle est revenue de la salle de bains avec son peignoir à moitié ouvert, presque nue, et là… j’ai horreur des peignoirs, tu sais bien, de la nudité aussi…, et la vérité, pour tout te dire, j’avais sa culotte qui dépassait de ma poche… 

- Qu’est-ce que tu faisais avec sa culotte dans la poche ? 

- Oh laisse tomber… C’est trop compliqué à… 

Un client me commande une bouteille de bière fraîche. je lui sers une Meteor. Nietzland déplace un pion. Je comprends qu’il s’oriente vers le coup du caméléon. 

Il a l’air pensif :

- Tu vois, au Japon, il y en a qui se feraient hara-kiri pour moins que ça. »

« Chronique d’une station-service », Alexandre Labruffe, Verticales, 15€

 COUP DE POMPE

 

 

Articles plus anciens »