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Rentrée littéraire

YVES RAVEY

© photo : Hélène Bamberger

 

Rendez-vous avec un habitué des rentrées littéraires : Yves Ravey, romancier et dramaturge, vit à Besançon où il enseigne les lettres et les arts plastiques. Il a publié une quinzaine de romans et revient avec  » Trois jours chez ma tante « .

Vous trouverez ici et puis , deux autres précédents romans chroniqués :  » Un notaire peur ordinaire «  et  » Sans état d’âme « .

 

 

TANTE RAVEY

 

Yves Ravey use, au fil des romans, d’un style implacable. C’est vif, court… et rondement mené. On se laisse embarquer sans la moindre appréhension, sûr (e) d’apprécier les trouvailles de l’auteur et ses personnages un peu en marge.

La preuve encore avec  » Trois jours chez ma tante « .

 

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Une si longue mue…

Rentrée littéraire

Une chance folle

On poursuit notre virée au milieu des livres de la rentrée littéraire.  Petite halte à Tours – ça tombe bien ! – pour découvrir Anne Godard et son nouveau roman « Une chance folle », publié aux Editions de Minuit.

Ce professeur d’université a posé ses valises à Tours il y a quatre ans, après plusieurs années passées en Sologne. Partagée entre Paris (pour les cours) et les bords de Loire, Anne Godard écrit depuis très longtemps, comme elle me l’a expliqué lors de l’interview publiée dans la série estivale de La Nouvelle République édition Indre-et-Loire Plumes d’ici.

 

 

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Rentrée littéraire

OTSWALD

 

Et voici la rentrée littéraire ! Un moment à part. Dans les starting-blocks et les piles des librairies, des romans ( et surtout leurs éditeurs) visent les prix littéraires. Il ne faut pas se rater, plaire aux critiques, au public ( accessoirement ?).

Pour vous aider à trouver de jolies pépites dans cette avalanche de romans, français et étrangers, vous découvrirez, au fil des semaines, quelques-unes de ces nouveautés.

Quelques chiffres pour commencer :

– cette rentrée littéraire voit arriver 581 romans et recueils de nouvelles de la mi-août à la fin du mois d’octobre ( contre 560 en 2016).

Côté français : 390 titres ( +6% par rapport à l’an passé). Parmi eux, des premiers romans bien sûr : 81 contre 66 en 2016. De quoi faire de jolies découvertes !

- Côté étranger : 191 livres ( on en comptait cinq de plus en 2016).

  A noter que ce cru littéraire se veut particulièrement ancré dans le réel. Les questions sociétales s’étalent au fil des pages. Et l’exofiction nourrit toujours les auteurs.

Pour commencer cette revue (subjective et non-exhaustive), un premier roman. Oui, je sais, j’ai toujours une bonne raison pour vous présenter un nouvel auteur, un nouvel univers. Celui de Thomas Flahaut nous est pour le moins contemporain. Avec « Ostwald » il nous plonge dans une catastrophe de type Tchernobyl, dans l’Est de France après un accident nucléaire à la centrale de Fessenheim.

 

 

FESSENHEIMFessenheim ? Rappelez-vous… Il s’agit de la plus ancienne centrale nucléaire en exploitation en France. Depuis ce mois de juillet, elle est totalement à l’arrêt.  Précisons que l’ensemble de Fessenheim doit fermer au moment de la mise en service du réacteur de nouvelle génération EPR de Flamanville (Manche), prévue en 2019, une perspective confirmée par le nouveau gouvernement français mais contestée par des élus régionaux et les syndicats d’EDF, comme nous l’explique un article paru dans Le Monde, le 24 juillet (avec AFP).

Et l’article de préciser : « En 2016, la centrale de Fessenheim a produit 8,4 milliards de kWh, soit « environ 65 % de la consommation d’électricité alsacienne », selon des données fournies par EDF. Cet aspect est régulièrement mis en avant par les défenseurs de la centrale, qui mettent en garde contre une situation de pénurie énergétique en cas de fermeture définitive.

A l’inverse, les militants antinucléaires – vent debout depuis des décennies contre une centrale qu’ils considèrent comme vétuste et dangereuse – s’appuient sur les fréquents arrêts des réacteurs pour affirmer qu’une fermeture ne mettrait pas en danger l’approvisionnement énergétique de l’Est, ou de la France en général. »

Dans ce premier roman , un accident intervient dans la centrale nucléaire de Fessenheim après un tremblement de terre. Pas de catastrophe. Du moins au départ. On se veut rassurant. Mais il y a cette noria de bus et de camions, ses villages et villes vidées, ses camps qui se remplissent finalement. Noël (le narrateur) et son frère Félix, enfants, jeunes adultes d’un couple divorcé qui a connu le chômage et le déclassement ( la famille était alors installée à Belfort, la mère y est restée, le père, lui, s’est installé à Ostwald), flottent entre les deux villes. L’un est étudiant, l’autre devrait commencer à travailler.

Ils comprennent que l’heure est grave quand ils se retrouvent dans un de ces camps de réfugiés, improvisé dans la forêt. Mais ce qui s’y passe choquent et dépassent les deux frères qui vont fuir, découvrir un monde au bord du chaos. Deux frères qui aiment d’ailleurs la même jeune fille, Marie, qui continue de jouer avec leurs coeurs. « Ostwald » raconte cette errance dans un Grand Est imaginaire, si proche pourtant. Une écriture sèche, une originalité brillante.

Premier roman

Né en 1991, Thomas Flahaut a étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint ensuite la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Berne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes.

Extraits

 Page 63 :« Des cercles colorés se déploient comme des ondes autour de la centrale, à travers les forêts noires recouvrant les ballons vosgiens, les champs et les zones urbaines, plus claires. Un journaliste décode la signification des couleurs. Rouge : déjà évacué. Orange : à Paris, on y réfléchit. Jaune, couleur qui recouvre le territoire de Belfort : il n’y a théoriquement rien à craindre. La prise régulière de pastilles d’iode est tout de même nécessaire. La télévision et le monde bégaient. Et nous, nous les écoutons, nous les regardons bégayer. Tout le pays doit être comme nous. Les yeux vides, la bouche ouverte et les idées engourdies, figé dans l’atmosphère de peur diffuse d’avant les grandes paniques. Fixant silencieusement les lumières de la télévision qui colorent le brouillard des événements. Regardant, anxieux, si l’endroit où l’ont vit est plongé dans le rouge, l’orange ou le jaune et soupirant, soulagé, si on se trouve assez loin du rouge. Après le jaune, c’est le vert des forêts. S’il y a un danger là, il est invisible, et c’est au moins une consolation. « 

Page 135 : « L’homme soupire.

Ils ont foutu le feu parce qu’ils voulaient partir, les soldats, et nous laisser là.

Une moue misérable tire les coins de sa bouche jusqu’à la racine de son double menton. Les communes de Lingolsheim et d’Ostwald sont voisines. La carte que j’ai reconstituée à partir des rares informations distillées par le transistor de David ne disait rien de l’ampleur de ce qui était en train de se passer. Depuis la centrale de Fessenheim, c’est tout le pays qui se vide. »

Page 151 : « Attendre le matin, le ciel pâle, l’heure de rentrer dans les pas des collégiens qui se rendent en cours, et traîner sa nausée de salles blanches et tristes en salles blanches et tristes. Tout ce qui s’est passé les a fait disparaître, ces habitudes. Et je ne sais plus qu’une chose, il y a Félix et moi, sans rien à nous dire, un silence imposé et hanté par une dernière chimère. La famille n’existe plus vraiment, mais nous avançons ensemble. Nous traversons Strasbourg. Le ronronnement de la Golf accompagne notre errance. Le vent froisse et blanc et le bleu du drapeau grec, dans cette avenue des Vosges que nous empruntons encore dans une nouvelle révolution. Je me répète des mots et des histoires perdus dans la nuit. »

« Ostwald », Thomas Flahaut, Les Editions de l’Olivier, 17€.

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Enfin ! Après un premier tome de dégringolade sociale (ici) et une fuite en avant tout aussi rock and roll dans le tome 2 (là)

la fin de Vernon Subutex se devait d’être à la hauteur des deux précédents tomes de la trilogie imaginée par Virginie Despentes. Et elle l’est ! Le troisième et dernier opus est de loin le plus éclatant (tant pis pour les dernières pages un peu too much quand même ).

Plutôt une bonne nouvelle compte tenu de l’attente que l’auteure a suscitée autour de son personnage de disquaire tombé dans la misère. Il aura ainsi fallu attendre un an et demi pour plonger à nouveau tête baissée dans ce roman de notre temps, cette chronique de notre époque, tellement moderne, totalement déboussolée entre terrorisme et messianisme, entre carcans religieux et repères sociaux désarticulés.

Noir c’est noir. Définitivement. La France qui va mal reprend avec cette auteure rock and roll ( mais membre de l’Académie Goncourt quand même !) une bonne dose de vitriol.

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HERITIERES  Si une libraire attentive aux goûts de ses clients ne m’avait pas parlé de Marie Redonnet, je n’aurais jamais su que cette auteure avait un univers épatant et un style ciselé. Qui fait mouche.

De retour dans les librairies l’an dernier après « une crise de création » qui aura duré dix ans, Marie Redonnet partage avec les lecteurs un univers unique. En marge.

Après « Une femme au colt 45″ dont je vous ai parlé ici, j’ai décidé de remonter dans l’oeuvre de Marie Redonnet. Et j’ai plongé dans « Héritières », un recueil de trois romans précédents ( sorti cet hiver), publiés une première fois il y a trente ans. Trois portraits de femme. Trois histoires dans lesquelles le personnage principal se retrouve empêché, entravé, contraint à se battre par tous les moyens pour sauver son identité et/ou recouvrer sa liberté. Mais les démons sont parfois à l’intérieur…

Son éditeur, Le Tripode, explique :  » Lorsqu’en 1986 paraît le roman « Splendid Hôtel » aux Éditions de Minuit, nul ne sait alors que ce texte ne constitue en fait que le premier volet  d’un triptyque exceptionnel de cohérence et de force. Trente ans après leur genèse, voici les trois romans enfin rassemblés pour donner la pleine mesure d’une œuvre où, au sein de sociétés qui vacillent,  nous découvrons la vie de trois femmes en quête de leur identité.  D’un roman à l’autre, tandis que la violence se fait latente à chaque page, se révèle la beauté de ces trois êtres qui ne renoncent jamais « 

Marie Redonnet (photo Christophe Ono-Dit-Biot)

Marie Redonnet
(photo Christophe Ono-Dit-Biot)

 

 

 

 

 

« Je donne des voix à des femmes venues de nulle part », aime à dire Marie Redonnet qui, dans ce recueil, réunit trois romans écrits à six mois d’intervalle à chaque fois et publiés dans la foulée entre 1986 et 1987, aux Editions de Minuit. Le Tripode les a réunis, histoire de faire vivre à nouveau ce triptyque, composé de « Splendid Hotel », « Forever Valley » et enfin « Rose Mélie Rose ». Trois histoires écrites au scalpel.

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COWBOY LIGHT

Un premier roman ? Allez, ça fait longtemps que je ne vous ai pas fait découvrir un auteur tout neuf, plein de verve et mots. Avec « Cowboy light » de Frédéric Arnoux,  le voyage vaut le détour.

Le titre accroche, la quatrième de couv annonce la couleur :

 » À droite, des vaches. À gauche, des barres HLM. Au-dessus, des lignes à haute tension. Et pile en dessous : un petit quartier pavillonnaire bisontin, tout près de l’usine Lip alors à l’abandon, avec son dealer raté et deux ferrailleurs qui le rackettent à grands coups de poing. Quand le narrateur-dealeur rencontre une bourge deux fois plus âgée que lui lors d’une soirée en Suisse, il s’imagine devenir gigolo – ils baisent, boivent, se défoncent et finissent même par se marier dans une chambre d’hôtel à Séville. Sauf qu’il a un cœur d’artichaut. Sauf que cette femme ne lui a pas tout dit. »

 

Résultat ?

Un roman noir au style trash mais léché, qui évoque avec humour l’ennui d’une province dans les années 80, mais aussi comment l’amour peut détruire plus qu’il ne soulage. Un (premier) roman efficace.

Frédéric Arnoux, quadragénaire et intermittent dans l’audiovisuel, signe avec « Cowboy light » son premier roman.  Il a également été créatif dans la pub, femme de ménage dans une maison de retraite, emballeur de palettes, vendeur de plaquettes publicitaires en porte-à-porte, guetteur d’alarmes dans une usine de pétrochimie, videur de semi-remorque à main nue, plante verte la nuit dans un hôtel… Il vit aujourd’hui à Paris.

Extraits

 Page 16: « Quand j’étais môme, je m’imaginais volant sur le dos des cigognes, bien au chaud dans les plumes. Puis un jour, badaboum, je serais tombé pendant la sieste. La Ginou et Tonton m’auraient trouvé comme ça, sur le paillasson, le pouce dans la bouche, un petit sourire déposé par mes rêves. J’ai fini par y croire dur comme fer. A la fête des Mères, pendant que les autres décoraient les boîtes de camembert ou enfilaient des nouilles pour faire un collier, moi je confectionnais un nid. Un petit. A cet âge, un moineau ou une cigogne, c’est du pareil au même. Je découpais des coeurs dans du papier crépon que je collais sur les bords. Au fond du nid, j’en collais un plus gros sur lequel j’écrivais une petite poésie de gosse, un truc cucul la praline. Certains instits s’inquiétaient, d’autres trouvaient ça créatif. Un jour, le maître nous a annoncé qu’on partait en classe verte. Au programme, il y avait découverte d’un nid de cigognes. Je n’en dormais plus. J’allais enfin voir “ma maman que j’aime de tout mon petit coeur” comme je disais à l’époque. Le matin du voyage, j’avais mis mes plus beaux habits, m’étais peigné, et aspergé de Mont-Saint-Michel. J’avais aussi piqué l’appareil photo et l’avais planqué dans mon sac. Un gros, vu que je ne comptais pas rentrer. J’y avais entassé la moitié de mon armoire. »

Page 61 : « Impossible de continuer, j’ai éclaté en sanglots. Je me suis caché le visage dans les mains, et je suis parti au sprint, je chialais comme un gosse, mes larmes dégoulinaient dans le cou, je poussais des cris les dents serrées, le goût de la morve dans la bouche… Expulser, il fallait que ça sorte… j’ai couru… couru jusqu’à avoir mal aux poumons, jusqu’à frôler l’asphysie. Puis je me suis arrêté, plus de souffle, les jambes en coton. Drôle d’impression. Je me sentais mieux, soulagé et en même temps honteux, déprimé. Je me souviendrais toujours de son visage. Au début surpris, puis compatissant, rayonnant d’amour maternel. Exactement ce dont j’avais toujours rêvé ».

Page 137 : « En longue robe blanche. Maquillée. Coiffée comme si c’était vrai. Une mèche s’était échappée de ta coiffure, retombait en boucle sur ta joue. Tes bras se sont ouverts, tu t’es avancée à petits pas. Tes mains sur mes poignets, te bouche m’a effleuré, ton souffle glissait sur mon oreille, j’ai entendu “Oui”. Puis tes yeux ont fouillé les miens. Ils étaient mouillés. Les miens aussi. Deux enfants perdus, agrippés l’un à l’autre. Le bonheur nous chatouillait tout l’intérieur. On se regardait les yeux fermés, en braille, du bout des doigts. Au bout du monde qu’on était. Même de l’autre côté, je crois. Ca donnait envie de s’étouffer dans les bras l’un de l’autre pour y rester. Si ce n’était pas le paradis, c’en était un putain de pavillon témoin. »

« Cowboy light », Frédéric Arnoux, Buchet Chastel, 15€

 

 

 

 

 

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VIE DE GERARD

 

Voilà un roman pas banal ! Le titre est déjà tout un programme. L »histoire vaut aussi le détour…

C’est celle de Gérard Airaudeau. Le quinquagénaire vit à Saint-Jean-des-Oies, en Vendée. Ne perdez pas votre temps à chercher cette bourgade sur une carte, elle n’existe que dans l’imagination de François Beaune, écrivain baroudeur qui, en revanche,a collecté nombre de témoignages pour alimenter la chronique vendéenne de son roman.

Gérard, aimable personnage à l’attitude bonhomme a organisé un banquet à la demande de la députée du coin, en quête de « vrais gens ». Gérard a invité des membres de sa famille, des amis à venir lui expliquer leurs vies, leurs problèmes, leurs attentes. En attendant que tous arrivent ( en lisant ce roman, vous comprendrez pourquoi rien ne va se passer comme prévu), Gérard raconte, s’épanche, se souvient. A ses côtés, Aman, un réfugié érythréen qu’il héberge depuis plusieurs semaines déjà.  Il lui brosse, comme s’il lui servait un interminable menu, sa vie. Par le début. Sa famille, le bar-restaurant familial, les galères pour trouver du travail ( ouvrier, Gérard enchaînera trente-deux contrats sa vie durant), sa rencontre avec Annie, les enfants qui arrivent…, les copains et leurs problèmes, la famille qui se déforme… et cette Vendée si particulière : La Vendée des marais, protestante et progressive et celle du bocage, catholique et conservatrice.

Loin de Philippe de Villiers, la Vendée des petits.

Au fil des pages, c’est un peu la vie du Français moyen qui défile. Une plongée, drôle et pas larmoyante pour deux mogettes, dans ce qui pourrait ressembler à la « France d’en bas », à travers le soliloque de Gérard,  porte-voix des anonymes et cousin des années 2010 d’un Coluche inspiré.

Et cette députée qui n’arrive pas ;-)

François Beaune vit actuellement à Marseille. Il a fondé plusieurs revues. Il est également à l’origine du festival « Du cinéma à l’envers » proposant à des réalisateurs de concevoir leur film à partir d’affiches créées par des plasticiens.
« Un homme louche », publié en 2009, était son premier roman.
Avec Arte Radio, il a fait de nombreux reportages. A partir de décembre 2011, parti en quête « d’Histoires vraies de Méditerranée », en partenariat avec Marseille-Provence 2013, François Beaune a créé avec Fabienne Pavia une bibliothèque d’Histoires Vraies de la méditerranée (textes, sons, vidéos). Ce projet s’est soldé en octobre 2013 par la parution de son dernier ouvrage, « La Lune dans le puits », ou le portrait des Méditerranéens à travers leurs histoires vraies en miroir de celles de l’auteur.
Ce quatrième roman « Une vie de Gérard en Occident », fait aussi l’objet notamment, au cours de l’année, d’une libre adaptation en fiction radio pour France Culture.

Extraits

Pages 123-124 :« Sa femme travaillait comme infirmière, et bizarre, avec leurs deux payes, ils ont jamais acheté de maison. Chez nous ça se fait pas. Bon c’est vrai qu’à un moment Boris était souvent de bringue au bistrot, après le foot au autre. Maintenant, il s’est calmé, il s’est fait opérer d’une hernie, il parle moins. De toute façon, nous on a pas les mots pour dire ce qu’on a à dire. Nous, c’est ça qui nous manque.

N’empêche Boris, sur ses deux gars, il y en a un qui est toubib, l’autre ingénieur informatique. Et les deux mariés comme il faut, avec deux Parisiennes bon teint. Lui, cinquante-quatre ans, comme moi, quand tu connais son genre de conversation. Je l’imagine à table, en haut, dans la belle salle à manger toute briquée, qui a jamais servi, et les belles-filles pimpantes, habituées aux petits-fours entre cadres et toubibs. La première fois, à l’heure de la terrine, ça a dû être un choc de civilisations. »

Page 221 : « Ce qui est intéressant quand tu changes de boulot, c’est pas le boulot en lui-même, mais les gens qui tu rencontres. Tu fais ça jusqu’au jour où tu tombes comme moi sur un vrai bon boulot, dans un établissement scolaire. Là tu dis vite au revoir à tes gorets, ta chaîne, les surgelés Agrigel, ta vendangeuse hydraulique. Tu entres dans le monde de la fonction publique. Tu changes plus quand t’as ça.

Au lycée, je suis entouré de mômes sympas, scotchés à leurs téléphones. Ils parlent à peine. Pas de révolution à venir, de VIe République, Marianne va être déçue, on est tranquilles pour le troisième millénaire. Ils sortent de classe, ils se mettent sur leurs engins. Nos meneurs, même avec des chars et des millions, pourront pas faire grand-chose. »

Pages 271-272 :« L’avenir, moi je vais te dire, je crois pas que ça me concerne. L’avenir, j’en suis pas encore là. Ma mère disait, ça se trouve, dans trois mois, vous serez morts. Pour elle, l’idée de prévoir quelque chose au-delà d’une saison, c’est le luxe des autres. Bé vous savez où vous serez dans trois mois, vous ?! Bé vous avez ben d’la chance ! Toi tu dois comprendre ça Aman, avec ton temps à toi. Ma mère elle était africaine d’une certaine façon, sans connaître l’Afrique. »

« Une vie de Gérard en Occident », de François Beaune, Verticales, 19,50€

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RANCOEURSPartons en voyage ! Prenons le large et rendons-nous en Argentine ! Avec Carlos Bernatek pour guide, allons à la découverte des « petites gens » de la province argentine. Celles qui font avec les moyens du bord, et s’arrangent d’un pays qui perd peu à peu toute morale.

Dans « Rancoeurs de province », il y a deux histoires que l’on imagine parallèles. Et pourtant. D’un côté, celle de Selva, une jeune femme un peu paumée mais avec des rêves plein la tête qui débarque dans cette station balnéaire du front de mer avec pour mission de préparer l’ouverture d’un café, pour la saison. Mais peut-être ne s’agit-il seulement pour son patron que de blanchir de l’argent…

Elle devra faire face à la solitude et la violence des hommes. D’un en particulier. Elle qui rêve du grand amour…

De l’autre, Poli. Un mari et père d’un petit garçon, Juan, dont la vie bascule quand il apprend que sa femme Eugenia le trompe depuis des mois avec un riche avocat. De quoi mettre du beurre dans les épinards… Poli, lui, sillonne une partie du pays pour vendre des encyclopédies.

Une fois ses doutes levés, Poli s’en va. S’acoquine avec des évangélistes pour vendre des bibles et des tubes de dentifrice dans une ville de province écrasée de chaleur où les arnaques font florès. Poli y réinvente sa vie. Jusqu’à quand ?

Chapitre après chapitre, le lecteur suit l’une et l’autre histoire. Bernatek a un style, un ton. A suivre.

Né en 1955 à Buenos Aires, Carlos Bernatek a notamment été finaliste du prix Planeta en 1994 et premier prix du prestigieux Fondo Nacional de las Artes en 2007. « Banzaï » était son premier roman traduit en France ( je l’ai dans ma bibliothèque, va falloir que je m’y remette ! )

 

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INHUMAINES Un style, chez un auteur, ça se travaille, ça se transforme, ça se bouleverse. Visiblement, Philippe Claudel s’est lancé dans une aventure littéraire dans son nouveau roman « Inhumaines ».

L’écrivain et réalisateur lorrain n’est pas du genre à se laisser enfermer dans une case. Ou dans un genre.

Au fil des pages, de courtes histoires dans lesquelles les codes, la bienséance et notre société sont littéralement atomisés.

Philippe Claudel, que nous avions connu notamment avec « Les âmes grises » en 2003, fait tout exploser pour nous faire réagir. Rire ou nous offusquer. C’est selon.

Il nous plonge dans vingt-cinq histoires glaçantes, provocantes, outrancières, absurdes, grotesques… et pourtant si plausibles.

Passez la couverture qui reprend les codes d’un film porno (mais avec des vêtements, hein !) et entrez dans les vies de cet homme qui offre trois amants à sa femme pour Noël, dans celle de son collègue de bureau qui se marie à une ourse, partagez les jeux dangereux et mortels de ces employés pendant un challenge d’entreprises (ils jettent des projectiles d’un pont de l’autoroute), mangez votre mère des semaines durant en steak ou en ragoût après l’avoir tuée, etc. Ici, plus rien (ni personne d’ailleurs) n’a d’importance. On pousse le curseur, on exagère, on désespère.

Chez Philippe Claudel, la société est particulièrement segmentée, clivante. Il y a des parcs à pauvres, des SDF gelés gisant dans la rue se vendent au plus offrant comme une oeuvre d’art et le sexe entre hommes entre femmes et entre les deux sexes est omniprésent. Une monnaie comme une autre, une denrée périssable aussi.

 » Nous sommes devenus des monstres. On pourrait s’en affliger. Mieux vaut en rire « , dit la quatrième de couverture de ce « roman des moeurs contemporaines ». Alors rions-en même si le malaise nous gagne. Rions, quitte à s’étrangler. Quitte à ne plus rien prendre au sérieux.

Des histoires qui choquent ou amusent, un style sec , des phrases courtes qui percutent… Philippe Claudel a changé d’univers. Laissez-vous tenter ;-)

Extraits

Page 53 : (« Tout doit disparaître »)

« Qui a mis cette annonce. Bourin. Du service merchandising. Oui. Nous étions devant le panneau réservé aux messages personnels. Morel et moi. Il y en avait de toutes sortes. Nos collègues vendaient ou recherchaient des femmes de ménage. Des tondeuses. Des appartements à la montagne. Trois chiots de race épagneule. Un service à fondue. Un jet-ski. Du bois de chauffage coupé en bûches de 50. Deux essaims d’abeilles. Trois Polonais en règle. Un terrain à bâtir. Cinquante voitures miniatures de collection. Un pénis artificiel et ses quatre embouts d’origine, fonctionnant sur piles ou sur secteur. Un pantalon en cuir lavable taille 42. Des oeufs frais en provenance directe de la ferme. Et puis Dieu. L’annonce était ainsi formulée. »

Page 115 : (« Le vivre ensemble »)

« Hier un automobiliste nous a fait un doigt. Nous le lui avons coupé. Nous ne supportons pas les incivilités. C’est agaçant.Dubois a toujours quelques outils dans son coffre. On ne sait jamais. Pince multiprise. Cric. Chaînes à neige mais il ne neige désormais que rarement. Le réchauffement climatique n’est finalement pas un canular. C’est dommage. On aurait pu enfin rire. Pourquoi nous avoir fait un doigt monsieur. L’homme était à terre. Il avait perdu la hargne arrogante qui déformait son visage quand il nous avait dépassés et insultés en klaxonnant parce que nous respections la limitation de vitesse. Nous l’avions de nouveau doublé et stoppé grâce à une banale queue de poisson. Les grands classiques. Inusables. Dubois est un as du volant. « 

 Page 125 :  (« Le sens de la vie »)

« Nous invitons parfois à la maison des philosophes que nous trouvons dans la rue, sous des porches, recroquevillés en boule comme de vieux papiers usagés. Fumet de crasse et de jeune fille sale. Dans leurs cheveux se mêlent des souvenirs de gaz d’échappement et d’antiques miettes de pain. Le plus souvent ils sont édentés et leurs mâchoires roses les font paraître de très vieux enfants. Ma femme ne les aime guère mais tolère les caprices. Expliquez-moi la vie. Expliquez-moi la mort. Le bleu du ciel. Le désir. Les rêves. Dieu. La souplesse des peaux. Et l’ennui. Surtout l’ennui. Expliquez-nous l’ennui. Les philosophes nous regardent. Ils se taisent. Ils ne parlent pas la bouche pleine. »

« Inhumaines », Philippe Claudel, Stock, 16,50€.

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Courage, fuyons…

VIE AUTOMATIQUERentrée littéraire

Une cadence. Christian Oster la tient. Allure régulière pour l’ancien auteur des Editions de Minuit passé aux Editions de l’Olivier. Ce dernier nous revient avec « La vie automatique ».

Roman après roman, Quatrième de couv le suit. Ici, « En ville », là, « Rouler »et encore « Le coeur du problème ».

Bref, Christian Oster fait partie de la maison ! Avec « La vie automatique », nous entraîne dans la vie de Jean Euguerrand. Une vie qui va subitement échapper à ce dernier. Acteur de série B, Jean vit désormais seul. Un accident domestique provoque l’incendie de sa maison.

Plutôt que d’appeler les pompiers, Jean fait sa valise et s’en va. Monte à Paris où il doit tourner quelques jours plus tard. Il s’invente une nouvelle vie. S’enferme dans la fiction, celle-là même qui le fait vivre depuis des décennies. Et se laisse porter par les rencontres qu’il fait. Résigné.

 

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