Histoire de la BD dans la Nouvelle République: acte 9B Marten Toonder, le Walt Disney oublié



Pendant trente ans dans le Courrier Picard, vingt-sept ans dans la Nouvelle République, vingt-quatre ans dans Presse-Océan, mais aussi dans la Dépêche du Midi, les aventures de Tom Pouce et de M. Bommel vont rythmer le quotidien des lecteurs de cette presse régionale. Quand les strips avec le texte sous l’image vont finir par disparaître des pages de ces journaux, l’ombre du maître hollandais qui les dessinait va aussi s’estomper. Pour une raison toute simple : il n’y a pas eu de BD signées Marten Toonder. Pas au sens où l’on entend depuis les années 1970 en France, c’est-à-dire par le biais d’albums, souples ou cartonnés.

Finalement, c’est plutôt à l’honneur de la presse quotidienne régionale que d’avoir été si longtemps fidèle à l’enchanteur au quotidien. M. Bommel est d’accord.

Les studios Toonder ont certes créés des milliers de bandes dessinées ;  quelques auteurs sortis de ces studios ont certes connu la gloire (en France) grâce à leurs propres albums, mais les héros de Marten Toonder (Tom Pouce et Panda) n’ont pas survécu à la fin de leur publication dans la PQR. Les quelques tentatives (Artima, ou les éditions Mondiales dont les couvertures des fasicules étaient dessinées par Jean-Louis Pesch, le père de Sylvain et Sylvette, etc) n’ont eu ni le succès, ni l’impact que la réputation de leur génial créateur aurait pu laisser entrevoir, même avec des tentatives désespérantes de « mises en bulles » des textes de Toonder.

Exemple de la réussite des studios Toonder. En 1970 : Tom Pouce est diffusé dans 36 quotidiens du monde entier (y compris aux îles Curacao !) et Panda dans une quarantaine de journaux (surtout en Allemagne de l’Ouest). La production filmée elle, part surtout au Canada et au Japon.

Malgré une expo (certes un peu minimaliste, mais enfin) dans le cadre du salon Bd Boum à Blois en 1993, et quelques hommages par-ci, par-là, la France a oublié Marten Toonder.

Tom Pouce a même sa statue aux Pays-Bas. Regardez bien, le petit chat blanc au sommet de cet étrange totem.

Preuve en est – puisque c’est en 2012 la seule mesure qui compte ! – les références sur Internet. Regardez les sites traditionnels de recherche : une grande pauvreté. Seul le travail remarquable d’Alain Beyrand avec Pressibus.org (Pressibus étant le nom du « fonctionnaire » de Bommelstein !) se retrouve cité partout sur la toile, y compris sur les sites néerlandais (dont celui, officiel de la Toonder Companie BV, bon courage avec les « tradales » !) ou sur celui des spécialistes du site belge Lambiek.be par ailleurs très bien fait. Il faut se tourner vers les grands dictionnaires de BD pour trouver ici une trace significative de Toonder et de sa place réelle dans le petit monde du 9e art  : ce qui s’explique en partie parce que Patrick Gaumer ou Henri Filippini (tous deux maîtres es-dicos) ont une parfaite connaissance de la région de diffusion de la Nouvelle République du Centre-Ouest. Evidemment, les spécialistes des quelques magazines hyper-pointus s’y sont frottés (comme Louis Cance) mais leurs numéros sont collectors.

Image idyllique, petites fleurs et bonheur tranquille : la philosophie zen de Toonder ne l’empêchait d’avoir une vision très critique du monde.

Bref alors que les Pays-Bas et la Belgique (1) s’apprêtent à fêter en grande pompe (avec une comédie musicale intitulée « Le retour de l’âge de glace » lancée le 30 décembre dernier à Amsterdam) les 100 ans de la naissance de Marten Toonder, la France en est encore à le (re)découvrir.

 

L’auteur : Marten Toonder (1912-2005)

Dans le bureau de sa maison irlandaise, le portrait de son père, le capitaine Toonder (décédé en 1965) peint par Phiny Dick. (Photo NR)

Son papa est marin. Capitaine évidemment. De ses voyages au long cours, il va ramener en Hollande les premières bandes dessinées (Félix le chat ou Pim,Pam, Poum). Le petit Marten va tomber dedans. Les débuts sont compliqués. Pour simplifier, disons qu’après un voyage en Argentine où il met, pour la première fois de sa vie les pieds dans un studio de bandes dessinées, Marten Toonder va faire ses premières armes dès les années 1930. Avec le début de la seconde guerre mondiale et l’interdiction par les nazis de la diffusion de Mickey, les éditeurs cherchent des dessinateurs animaliers. Parmi les animaux que griffonne le jeune auteur, il y a Tom Pouce, le petit chat blanc. La légende veut qu’il fasse son apparition dans les colonnes du journal d’Amsterdam « De Telegraaf / Niews van de Dag» en 1941 : en fait, il a pris naissance en Tchécoslovaquie par le hasard d’un distributeur indépendant.

Marten Toonder posant avec la première bande de Tom Pouce diffusée par les éditions Diana dans les pays de l’Est avant les Pays Bas. (Photo NR)

Un Tom Pouce plus grand, plus fort, plus poilu… Rapidement, les strips de Marten Toonder connaissent un immense succès. Au point qu’il ouvre un studio alors que le conflit mondial bat son plein.

Quelques aventures et quelques frissons vert-de-grisés plus loin, en 1947, les studios sont réorganisés et ce cher M. de Zwaan fait son entrée (voir chapitre précédent). Mais l’objectif, désormais, ce sont les dessins animés, la production cinématographique à grande échelle. C’est là que Marten Toonder gagnera ses galons de Walt Disney européen.

La suite est une sorte de conte de fée à la batave. En matière de BD, la griffe Toonder va marquer de son empreinte des collaborateurs dont la réputation dépassera les polders des Pays-Bas. La Nouvelle République va en publier quatre : Hans Kresse (1921-1992), dont la série  Les Peaux-Rouges  sera couronnée à Angoulême en 1977, avec son Matho-Tonga ; Piet Wijn ((1929-2010) et son chevalier musclor Aram ; Frits Kloezeman (1924-1985) adaptant le chef d’œuvre policier de Van Gullik, le Juge Ti. Il faut citer aussi Lo Hartog Van Banda (1916-2006), connu en France pour avoir travaillé avec Morris au scénario de trois aventures de Lucky Luke (Fingers, notamment). Très proche du patron, il partagea même avec lui la production du Tom Pouce quotidien.

Matho-Tonga dans les années 50, Aram et le Juge Ti en 1967-68, et avant eux, Les barbus (diffusés par Swann) : production made in Holland dans les colonnes de la Nouvelle République.

Au nombre des familiers, son frère Jan-Gerhard Toonder, scénariste et surtout sa première épouse Phiny Dick (1912-1990), voisine d’enfance, qui dessinera les histoires du farfadet Vieux Chapon, publiées dans l’hexagone par les éditions Mondiales. Marten Toonder et Phiny Dick avaient quatre enfants ; deux garçons et deux filles, deux petites orphelines d’Indonésie, Jeannette et Mary-Lou, adoptées par le couple.

La grosse maison de Wicklow : un refuge mais aussi un lieu de travail. (Photo NR)

Devant l’entrée d’Eyrefield Lodge, où il va demeurer, dans le calme de la côté irlandaise de 1965 à 2001. (Photo NR)

En 1965, le maître quitte le navire et le château de Nedehorst (Cinecentrum) où travaillent une centaine de personnes à la fabrication de films et de vidéos vendus dans le monde entier. Il s’installe en Irlande, au sud de Dublin dans une vaste maison, se convertissant au boudhisme, où il va recevoir la NR, en 1987, l’année de ses 75 ans. Il demeurera à Eyrefield Lodge jusqu’en 2001 avant de remettre ses pas dans son pays natal.

Le 1er décembre 2010, les archives Toonder, dont 10.000 originaux de Tom Pouce, devenues « héritage national » sont acquises par le Musée national de littérature néerlandais. Tout ce qu’a touché ce génie de la BD est devenu de l’or.

A postériori, la Nouvelle République (comme ses confrères nantais et picards) peut se féliciter d’en avoir capté un peu d’éclat.

Pour les lecteurs français, Marten Toonder dédicace le livre que va éditer la Nouvelle République . (Photo NR)

En gros plan, ces quelques mots signés du père de Tom Pouce. Il a 75 ans en 1987. (Photo NR)

Posées sur un recueil hollandais de toutes les curiosités, objets, musées consacrés à M. Bommel (de Rob Van Santbrink en 1988), une marionnette de Tom Pouce et une cravate du club des fans de M. Bommel. (Photo NR)

 

(1) Une expo au musée de la BD à Groninge, une autre au musée de la Littérature à La Haye, et celle du Musée de la BD à Bruxelles . Tous les détails sur l’année Toonder (en néerlandais) : http://www.toonderjaar.nl/

 

 

 

 

 

 

 

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À propos de Erwann Tancé

C’est à Angoulême qu’Erwann Tancé a bu un peu trop de potion magique. Co-créateur de l’Association des critiques de Bandes dessinées (ACBD), il a écrit notamment Le Grand Vingtième (avec Gilles Ratier et Christian Tua, édité par la Charente Libre) et Toonder, l’enchanteur au quotidien (avec Alain Beyrand, éditions La Nouvelle République – épuisé).
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