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Enfin ! Après un premier tome de dégringolade sociale (ici) et une fuite en avant tout aussi rock and roll dans le tome 2 (là)

la fin de Vernon Subutex se devait d’être à la hauteur des deux précédents tomes de la trilogie imaginée par Virginie Despentes. Et elle l’est ! Le troisième et dernier opus est de loin le plus éclatant (tant pis pour les dernières pages un peu too much quand même ).

Plutôt une bonne nouvelle compte tenu de l’attente que l’auteure a suscitée autour de son personnage de disquaire tombé dans la misère. Il aura ainsi fallu attendre un an et demi pour plonger à nouveau tête baissée dans ce roman de notre temps, cette chronique de notre époque, tellement moderne, totalement déboussolée entre terrorisme et messianisme, entre carcans religieux et repères sociaux désarticulés.

Noir c’est noir. Définitivement. La France qui va mal reprend avec cette auteure rock and roll ( mais membre de l’Académie Goncourt quand même !) une bonne dose de vitriol.

Vernon Subutex était, dès la fin du deuxième tome devenu une sorte de gourou. Là, au fil des pages, il surfe sur la vague des « Convergences », ces rendez-vous ambulants qui sans autre force que celle des sons et de la musique transportent les participants dans une autre dimension. Un rendez-vous unique, magique.

Les personnages de la bande, hétéroclite, se sont désormais mis au vert. Un certain équilibre a été établi, mais tout va finalement s’écrouler. Une affaire d’héritage va tout faire exploser après avoir gangréné le groupe. Tout va partir à vau-l’eau. Vernon Subutex s’enfuit, les histoires se mélangent à nouveau et la société tout entière se déglingue. C’est l’année de Charlie Hebdo, du Bataclan…

 

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Extraits

Pages 20-21 : « Et à chaque convergence, Vernon se sent comme un asticot sur lequel on braquerait un puissant projecteur. Il a trop d’importance. On l’appelle le Shaman. Officiellement, c’est pour rigoler. Dans les faits, il sent les regards sur son dos, une attente s’entortille autour de sa colonne. Les gens le scrutent, méfiants, se demandant s’il est une arnaque, ou le dévisagent, aimants, convaincus qu’il peut les sauver. Il ne sait trop comment s’y prendre pour garder sa désinvolture alors que tout repose sur lui. Heureusement, il n’a pas assez de suite dans les idées pour se prendre la tête bien longtemps. Il pense “c’est trop de stress, j’agonise” et la minute d’après, il est en train de regarder une feuille sur un arbre et ça l’absorbe complètement. Ca limite la prise de tête. Mais tout de même, il découvre la peur de perdre. Jamais de sa vie il n’a flippé de perdre ce qu’il avait : il a toujours eu l’impression que ça ne dépendait pas de lui. A présent, il jouit d’un confort qui n’est pas matériel – ils dorment dans des maisons vides, quand il y a des maisons, rarement chauffées, ils s’installent à côté de sources quand il n’y a pas l’eau courante et font des toilettes à l’extérieur par moins sept, ils mangent dans des gamelles – et pourtant ils vivent dans le luxe. Ils sont convaincus de partager une expérience à part, une extra ball que la vie ne leur devait pas, quelque chose d’octroyé, de magique. Et il ne veut pas pas que ça s’arrête ».

Page 187 : « Vernon est un peu brassé, il a trop bu la veille. Il s’ennuyait. Il n’a rempli son verre que trois ou quatre fois au cours de la soirée, mais son estomac a perdu l’habitude, ou alors il couve quelque chose. Il s’est réveillé vaseux. Comme tous les matins, il a eu besoin de quelques secondes avant de se souvenir qu’il n’était plus avec les autres. Son esprit résiste – veut croire que c’est un mauvais rêve. Que tout va rentrer dans l’ordre. Chambre d’hôtel. Spacieuse. Double rideaux bordeaux. Il a bien fallu réaliser que tout cela est bien vrai. Il est parti. Sur un coup de tête, une impulsion dont il aimerait croire qu’elle était intuitive. Il a imaginé qu’on le retiendrait, qu’on ne le laisserait pas faire. Ca ne paraissait pas tout à fait réel. Il ne ressentait rien, il ne s’attendait pas à faire ce qu’il a fait. Pamela l’a appelé, lui a demandé s’il avait menti. Il a senti le sol se dérober sous ses pieds. C’est fou ce que la confiance est fragile. Des individus avec qui il a partagé tant de choses – il a suffi d’une réflexion pour qu’il sente que c’était terminé. Sa place n’était plus parmi eux. »

Page 388 : « Si Vernon laisse une pensée se dérouler – il voit le matériel. Les grenades la kalach les balles. Ces objets qui sont fabriqués. Qui n’ont pas été détournés de leur usage. Ils sont produits dans des usines pour ça. Tuer démembrer arracher brûler. Il n’y a pas d’accident. Il y a des objets performants. On sait ce qu’ils deviendront. A quoi ils serviront. Il n’y a aucune ambiguïté. Les gens sont choqués. Il y a pourtant peu de chance pour qu’une grenade serve de presse-papiers. Elle fait ce qu’elle  a à faire, le grenade. Comme la kalach. Comme le fusil. La seule variante de l’équation, c’est : connaissais-tu les gens avant qu’ils deviennent des cadavres ? »

« Vernon Subutex 3″, Virginie Despentes, Grasset, 19,90€

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