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Si les personnages de Nicolas Mathieu avaient vécu à notre époque, il se peut qu’on les aurait retrouvés sur les barrages montés par les Gilets jaunes.  Pour dénoncer une société sur laquelle ils n’ont plus de prise et dans laquelle ils ne croient plus…

Le deuxième roman de Nicolas Mathieu se déroule dans les années 90. Ses personnages vivent à Heillange, dans le bassin lorrain, sinistré. Les hauts fourneaux ont déjà été fermés. Le chômage et la précarité font partie du paysage…

Dans ce décor post-industriel, Anthony promène son ennui. Sa violence aussi.

A 14 ans, le gamin, fils unique, ne travaille pas à l’école, traîne des journées entières avec son cousin. Comme pendant cet été 1992. C’est là qu’il rencontrera Steph qui ne rêve que de s’en aller, loin de toute cette grisaille.

Un soir, Anthony vole la moto de son père pour rejoindre une fête. Le deux-routes sera volé par Hacine, un autre adolescent, qui traficote, qui s’ennuie tout autant.

Un événement qui va sérieusement ébranlé l’équilibre familial autour d’Anthony. Séparation de ses parents, alcoolisme morbide de son père…

 

En quatre chapitres (1992, 1994, 1996, 1998) qui portent tous le nom d’une chanson emblématique de l’année, l’écrivain quadragénaire nous parle d’une France de l’entre-deux, de celle des lisières, chères à l’écrivain Olivier Adam.

Des années durant, ces deux ados font voir leurs destins se croiser. Tous les deux rêvent d’un ailleurs. Qu’ils croiront trouver seulement. Devenus adultes, ils ne peuvent que constater qu’ils n’auront pas fait mieux que leurs pères. Triste réalité.

Un roman d’une grande acuité qui nous parle de résignation sociale et qui a valu à Nicolas Mathieu d’obtenir le prix Goncourt cette année.

Dans cette vidéo, Nicolas Mathieu parle de son roman, de cette région qu’il connaît bien pour y avoir grandi :

https://www.arte.tv/fr/videos/084862-000-A/litterature-leurs-enfants-apres-eux/

Son premier roman « Aux animaux la guerre », qui avait également été publié chez Actes Sud, a été adapté à la télévision, et diffusé en novembre sur France 3. Un polar social au coeur des Vosges. Remarquable.

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Roschdy Zem et Olivia Bonamy incarnent les deux personnages principaux de l’adaptation.

 

Extraits

 Page 135 :« […] Elle sembla aller chercher quelque chose dans le paysage. A force de parcourir le  coin à pied, à vélo, en scoot, en bus, en bagnole, elle connaissait la vallée par coeur. Tous les mômes étaient comme elle. Ici, la vie était affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. A force, on en venait à penser comme une carte routière. Les souvenirs étaient forcément géographiques. »

Pages 321-322 :« Ces vannes sur les cassos étaient monnaie courante, et de plus en plus répandues. Elles servaient autant à se marrer qu’à conjurer le mal, cette marée insidieuse qui semblait gagner de proche en proche, depuis le bas. Ces gens-là, qu’on croisait en ville, n’étaient plus seulement du folklore, quelques paumés, des grosses têtes en goguette. Il se construisait pour eux des logements, des Aldi, des centres de soins, une économie minimale vouée à la gestion du dénuement, à l’extinction d’une espèce. Fantomatiques, on les voyait errer de la CAF à la ZUP, du bistrot au canal, des sacs en plastique au bout des bras, munis d’enfants et de poussettes, les jambes comme des poteaux, des bides anormaux, une trogne pas croyable. De temps en temps, une fille naissait la-dedans, qui était particulièrement belle. On imaginait alors des choses, des promiscuités, des violences. Elle était chanceuse pourtant. Ce physique lui servirait peut-être de laisser-passer pour un monde meilleur. Ces familles donnaient naissance à des teigneux formidables, qui ne se résoudraient pas à leur sort et rendraient les coups. Ils feraient de brèves carrières déviantes et finiraient morts, ou en prison. […]  » 

Page 388 :« […] Pendant huit semaines, il s’était donc levé tous les jours à l’aube, pour faire cent bornes en bagnole, bosser quatre heures, rentrer et tout ça pour gagner à peine 4000 balles par mois. C’était crevant et ça vous tapait sur le ciboulot. Mais au moins, quand il rentrait, sa mère ne l’emmerdait pas. Il avait pour lui de se tuer à la tâche, ce qui dans sa famille passait pour la norme. Il n’était pas loin de se faire à l’idée, d’ailleurs. Au moins, il avait la morale de son côté. Il pouvait à son tour se plaindre des impôts, des immigrés, des politiciens. Il ne devait rien à personne, il était utile, il gueulait, exploité, confusément conscient d’être le plus grand nombre, la masse qui pouvait tout, et profondément convaincu qu’il n’y avait rien à faire. »

« Leurs enfants après eux », Nicolas Mathieu, Actes Sud, 21,80€.

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