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Les Rendez-vous de l’Histoire se sont achevés à Blois. De quoi me pousser à me plonger dans un témoignage essentiel, primordial, celui de Jan Karski, mis en mots par Yannick Haenel ( Prix Interallié 2009).

Résistant polonais, catholique, Jan Karski ( 1914-2000) aura été le témoin d’une grande tragédie : celle de l’extermination des juifs du ghetto de Varsovie. Sa mission aura été d’alerter les Alliés et le président Roosevelt en personne. En vain. Personne ne l’a écouté. Et lui a vécu avec le poids de la culpabilité. En 1944, il écrit un livre  » Mon témoignage devant le monde  » mais personne n’est encore prêt à l’entendre. Ce n’est qu’avec le tournage de Claude Lanzmann pour « Shoah », diffusé en 1985,   que Jan Karski sort de l’oubli.

 

 

De quoi donner de la matière brute à Yannick Haenel pour en faire une oeuvre romanesque qui s’appuie sur des documents, construite en trois parties. La première évoque justement le tournage du témoignage de Jan Karski devant la caméra de Lanzmann. L’homme est « pétrifié ». Page 32 :  » Ce que redoutait Jan Karski au début de l’entretien, c’était ça : cette immobilité dans la terreur qu’il a connue ce jour d’automne 1942, dans le ghetto de Varsovie, au contact de la mort. Il ne voulait pas revivre ça, et il le revit une fois de plus. « 

La deuxième partie, elle, est un résumé du propre livre de Jan Karski, publié en 1944 ( traduit en français en 1948, il a réédité en 2004). Là, on le suit dans la guerre. Dans les réseaux de la Résistance polonaise. Dans les séances de torture qu’il subit quand il se fait prendre… Un témoignage bouleversant. Brut. Le jeune Karski doit rejoindre sa caserne et son armée. Un périple que la chance accompagne. Avant de l’abandonner dans un camp tenu par les Allemands. Les Polonais, eux, sont en déroute.

Page 49 :  » Ce qu’il voit au camp de Radom lui semble “ hors de proportion ” avec tout ce qu’il a pu vivre jusqu’ici. Sa conception du monde s’en trouve bouleversée. […] Jan Karski découvre que la mort n’a rien d’exceptionnel. « 

Au fil des pages, le jeune homme entre pas à pas dans les méandres de la résistance. On lui confie des missions. Et des messages. Il entre dans la clandestinité, change d’identité et de vie. En mai 1940, Karski est devenu  le courrier de l’Etat secret polonais. Quelques temps plus tard, c’est entre les mains des hommes de la Gestapo qu’il tombe. Mais, trompe-la-mort, celui qui se définissait comme un  » catholique juif «  trouve assez de ressources en lui pour survivre. Et rejoindre les Alliés. En 1942, il doit se rendre en Angleterre, pour raconter ce qu’il a vu, alerter de ce qui se passe et ainsi sauver ses compatriotes polonais. Dans le ghetto de Varsovie, ses dernières certitudes s’effondrent.

Page 101 :  » Les hommes et les femmes que Jan Karski croise à l’intérieur du ghetto sont encore vivants, mais, dit-il “ il n’y a plus rien d’humain dans ces formes palpitantes”. Est-il possible, pour un homme, d’être vivant sans plus rien avoir d’humain ? C’est la limite que rencontre Jan Karski durant cette traversée – limite qui va l’obséder. « 

Une seconde visite du ghetto aura lieu. Puis celle d’un camp d’extermination des juifs. Un point sensible du livre puisqu’il est dit par certains qu’il est impossible que Karski ait vraiment vu ce qu’il décrit. Page 106 :  » Rien ne peut dépeindre l’horreur su spectacle que j’avais sous les yeux. « 

Arrivé en Europe, ayant rejoint le gouvernement polonais en exil, l’homme ne va avoir de cesse de raconter, de dire. Mais les phrases qu’il porte l’empoisonnent, nuit après nuit.

Page 127 : « Aujourd’hui, pour ne plus entendre les cris des Juifs qu’on amène à la mort, pour ne plus entendre le nom des ghettos et celui des camps qui s’impriment dans ma tête, pour faire cesser ce fracas qui chaque nuit brise mes nerfs, il m’arrive de réciter les paroles que les deux hommes du ghetto de Varsovie m’ont confiées. […] Il m’arrive d’entendre aussi la voix de Roosevelt, un grognement un peu bougon, le genre de voix qui se veut chaleureuse. Encore aujourd’hui, je l’entends étouffer un bâillement tandis que je parle du sort des Polonais qui résistent aux nazis et de celui des Juifs qu’on déporte dans les camps pour les exterminer. « 

La troisième partie, enfin, est une fiction. Elle s’appuie sur des éléments factuels certes mais a été imaginée par l’auteur. On suit Karski dans les méandres de son âme. Pourquoi n’a -t-il pas été entendu ? Comment l’Homme a-t-il pu atteindre un tel degré d’inhumanité ?

Le livre construit par Haenel pose des questions. Mais bouscule aussi les codes en mêlant vérité historique et fiction.  Au point d’intéresser Arthur Nauzyciel. Lors du dernier festival d’Avignon, le metteur en scène s’est inspiré du livre du romancier pour créer  » Jan Karski (mon nom est une fiction).

A découvrir absolument. Juste pour ne pas oublier la marche de l’Histoire. Et ceux qui la font.

« Jan Karski » de  Yannick Haenel, aux éditions Folio.

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