Flux pour
Articles
Commentaires

HARVEY

En mars 2020, l’ex-producteur de cinéma Harvey Weinstein était condamné à vingt ans de réclusion pour l’agression sexuelle au premier degré (sous la contrainte) de l’ancienne assistante de production Mimi Haleyi, pour un cunnilingus forcé en 2006. Pour le viol au troisième degré (sans contrainte) commis sur l’apprentie actrice Jessica Mann en 2013, il a été condamné à trois ans supplémentaires. Soit 23 ans au total pour ce premier procès. Il a fait appel.

L’homme de 69 ans, qui doit rejoindre une prison de Los Angeles, y sera jugé pour de nouvelles procédures de viols et agressions sexuelles sur 5 autres femmes.

Emblématique de l’impact du mouvement #MetooHarvey Weinstein avait, fin février été disculpé des deux charges les plus graves, un viol au premier degré de Jessica Mann, et de la circonstance aggravante de comportement « prédateur », qui était passible de la perpétuité.

 

Un sujet, contemporain, qui a inspiré Emma Cline. Un sujet casse-gueule ? Pas de quoi inquiéter plus que ça la jeune femme, déjà auteure de The girls, dont j’avais parlé ici. 

Alors, forte de son expérience, la jeune femme a décidé d’écrire sur cet homme, l’imaginant la veille du verdict, dans une somptueuse villa prêtée par des amis. Là, il croit reconnaître l’auteur Don DeLillo comme était son voisin temporaire, et imagine déjà un projet commun, sûr d’être disculpé.

Pendant 24h, Emma Cline se glisse dans le corps malade et l’esprit déviant de cet homme autrefois tout puissant. A partir de l’histoire, elle en invente une autre. Avec des détails, des faits fictionnels qui donnent plus de poids encore à son personnage.

De ce qu’il a fait, de la sanction qu’il encourt, des souffrances infligées, de l’indignation suscitée : rien n’atteint son cerveau ou sa conscience. Seul le gêne ce bracelet électronique qui lui scie la cheville, l’entravant dans ses déplacements.

960x614_harvey-weinstein-arrivee-tribunal-manhattan-24-fevrier-2020

Photo Seth Wenig/AP/SIPA

 

Sa fille Kristin vient dîner ce soir avec Ruby, sa petite-fille. Tout le monde semble penser qu’il joue sa vie, demain. Il ne voit pourtant pas de raison de s’inquiéter, surtout quand il lit les commentaires de soutien sur internet – il y en a –, surtout après la perfusion qui le fait dériver dans l’espace.

Il a tout le temps devant lui. Croit-il.

Un livre court, dense, fort.

 Extraits 

Page 18-19 : « Découvrir les photos avait été une épreuve, plus dure qu’il ne l’avait imaginé. On renonçait à un tas de choses, on devait s’habituer à la honte, mais pas facile d’abandonner totalement la vanité. Harvey clopinant avec son déambulateur, ce costume dont les avocats avaient voulu qu’il soit mal ajusté, un peu pas de gamme, pour qu’il ait l’air, devinait-il, d’un cadre moyen. D’après eux, plus il faisait pathétique, bien qu’ils n’aient pas employé ce mot, mieux c’était. Ils voulaient que tout le monde ait pitié de lui. Une curieuse posture à adopter, en public du moins. C’était une chose qu’il faisait sans problème en privé – ma mère est décédée aujourd’hui, disait-il en regardant l’expression de la fille changer. Je me sens très seul, reste assise près de moi une minute, allonge-toi là, à côté de moi. E tapotant le lit d’hôtel encore et encore. Il agrippait un poignet, en faisant une moue triste – viens, disait-il, viens. Sois une gentille fille, ne sois pas revêche. Je t’ai fait un massage. Tu peux m’en faire un toi aussi. Echange de bons procédés. »

Page 71 : « L’image floue des deux jurées lui apparut : celle qui portait au revers une broche en forme d’araignée l’autre un chemisier en soie boutonné jusqu’en haut et des tresses africaines attachées en chignon serré, qui ne le quittait pas des yeux. Dans toute autre circonstance, il aurait fait attention à elles pendant une demi-seconde. Et encore. Ça l’agaçait de devoir penser à elles. Laquelle des deux avait ri quand ils avaient montré des photos de son corps nu ? »

Page 95 : « Peut-être que la décision ne serait pas aussi nette qu’il l’avait supposé, pas aussi rapide et totale. Il se souvenait à peine de toutes les choses qui s’étaient produites, et par conséquent il avait écouté avec un certain intérêt les témoignages, au début, curieux d’entendre ce qu’il avait censé avoir fait. Mais c’était vite devenu ennuyeux. Il supposait que tout le monde avait eu la même réaction, que tout le monde s’ennuyait de la même manière. « 

Harvey, d’Emma Cline, Quai Voltaire, La Table Ronde, 14€. Traduit par Jean Esch. 

 

Marqueurs:, , , , , , , , , , ,

TELEREALITE

Il y a vingt ans, nous regardions, interloqués et voyeurs, des jeunes femmes et hommes vivre enfermés dans un loft. Décadence ? Ultime modernité d’un siècle nouveau ? Allez savoir.

Aurélien Bellanger, quadragénaire, écrivain, chroniqueur radio et philosophe de formation, s’était déjà penché sur les grandes questions telles que l’information ou l’aménagement du territoire, en province comme à Paris.

Je l’avais découvert avec La théorie de l’information, paru en 2012. La biographie de son personnage principal, Pascal Ertanger, est largement inspirée de la vie du PDG de Free, Xavier Niel.

Auteur d’un essai sur Michel Houellebecq, Houellebecq écrivain romantique, en 2010. Il a écrit quelques poèmes, publiés sur son blog, Hapax. Il est également critique de philosophie pour nonfiction.fr depuis octobre 2007.

En 2014, le prix de Flore, lui a été attribué pour son deuxième roman, L’aménagement du territoire.En 2017, il publie Le grand Paris.

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , ,

SATURNE

Le quatrième roman de Sarah Chiche a fait couler beaucoup d’encre. Elle a profité d’une presse conséquente. Trop pour que je m’y intéresse au moment de sa sortie, fin 2020. Alors j’ai attendu ce printemps 2021 pour sortir Saturne de ma pile à lire. Quel bonheur ! Quel plaisir de lire ce roman… autobiographique.

Tout comme à l’automne 1977. Harry, alors âgé de seulement 34 ans, meurt d’une leucémie, laissant derrière lui sa jeune femme et leur fille âgée de quinze mois seulement.

Avril 2019, à Genève, cette enfant devenue adulte rencontre une femme qui a connu son père en Algérie. Cet homme issu d’une grande lignée de médecins à laquelle il tentera d’échapper. Pas si simple. Il est rêveur, joueur et aime les femmes.

Exilée en France, la famille ( les parents Louise et Joseph et leurs deux fils Harry et Armand)  va reconstruire son empire médical. Harry, lui, a rencontré une femme, Eve, qui ne correspond en rien au modèle familial, issu de la haute bourgeoisie. Sa belle-famille la déteste. C’est réciproque. Eve finira par s’éloigner, se remarier et aura d’ailleurs une seconde fille.

La passion d’Eve et Harry fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots.

À l’autre bout de cette légende noire, l’auteure raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour quand, au mitan de la vingtaine, elle déclenche une dépression mélancolique, grave, alors qu’elle apprend la mort de sa grand-mère, qu’elle ne voyait plus.
Ce qui la sauvera ? Des images en Super 8 exhumées qui lui montrent son père et elle. L’écriture aussi.

Sarah Chiche est écrivain. Elle est notamment l’auteure du roman Les Enténébrés. Elle est également psychologue clinicienne et psychanalyste.

 

Au final, Saturne – la planète de l’automne et de la mélancolie, dit-elle – est un texte bouleversant, un récit intime qui vous cloue. Très jolie découverte !

Sarah Chiche parle de son roman ici :

https://youtu.be/u17bXxvYqNU

Extraits

 Page 20 :« […] Mais personne ne me dit que mon père était mort. 

Je fus envoyée en Normandie. Le lendemain, on l’enterra. Sa mère n’eut pas la force de se rendre au cimetière. Elle s’alita de longs mois. Quand on ouvrir le caveau pour y descendre le cercueil de mon père, ma mère voulut s’y précipiter. Ils étaient brisés. Leur douleur à tous de l’avoir perdu fut tout ce qu’il restait de lui. 

Mais pour moi, rien n’avait changé. Il était toujours là, il avait disparu. »

Page 71 : « Naturellement, on ne parle jamais d’argent. En parler, c’est vulgaire, et, plus encore, commencer à le compter. S’il venait à manquer, il faudrait dire non à quelque chose, se priver, agiter à nouveau le spectre de l’exil. Ainsi flottent-ils dans l’illusion que si tout est si brillant, si magnifique, si grandiose et remarquable, dans la reconstitution méticuleuse de ce qu’ils ont connu à Alger, et plus encore, alors, rien ne mourra jamais. »

Pages 137-138 :« […] Mais je ne me souviens pas de cela. Je ne me souviens de rien. Je me souviens juste qu’enfant , déjà, je ne me souvenais de rien – ni de la chaleur de ses bras, ni du contact de ses doigts, ni de son rire, ni de sa façon de marcher, de fredonner, de me prendre dans les bras pour me montrer les étoiles, de fumer, de se fâcher, d’embrasser ma mère, de me parler. Je ne le rencontrerais jamais de mon vivant. Je lui en voulais, atrocement. Colère froide, mutique,  butée – à la hauteur de ce qu’aurait été un amour dont j’aurais tout oublié.

Ce que je voulais, c’est rester seule. Rien ne me plaisait davantage. Je voulais que les adultes se taisent. Je voulais grandir, le plu vite possible, m’enfuir au plus loin, vivre un grand amour, écrire. Ou mourir, d’un coup d’un seul, sans souffrir. »

Saturne, Sarah Chiche, Seuil, 18 €

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , ,

CVT_Le-demon-de-la-colline-aux-loups_4282

Sélection Roblès 2021

Le démon de la colline aux loups. Un titre qui laisse penser à un conte. On en est loin. Très loin. Voilà un premier roman percutant, dérangeant. L’histoire vous colle aux doigts, vous laisse des images. Pas jolies. L’histoire ? C’est celle de Duke.

Il est en prison. Pour très longtemps. Là, derrière les murs, il écrit. Tout. Sur la vieille machine à écrire prêtée par le directeur. Pour ne pas oublier, pour essayer de comprendre. « Pour « assurer sa rédemption  » aussi. Pour savoir si tout cela a été causé par le Démon de la Colline aux loups. Cet endroit, il y a vécu. Survécu plutôt. C’est là qu’il grandit au sein d’une famille défaillante, totalement dysfonctionnelle. C’est là qu’il sera violé à plusieurs reprises par son père. Oui, son père.

L’enfant, qui n’entendra son prénom pour la première fois qu’à l’école, où il atterrit sans comprendre, sans savoir. Les services sociaux sont intervenus. La gendarmerie, la justice suivront. Duke sera éloigné de cette famille maltraitante, mal-aimante.

Placé dans une famille, puis dans une autre, éloigné de sa fratrie (ils sont six enfants en tout, les deux aînés, Michael et Jonas, se sont enfuis depuis longtemps) et de sa soeur adorée. Mais Duke craint tellement de réveiller le Démon de la colline aux loups qu’il s’enfuit de chez Pete et Maria qu’il aime pourtant. Il a 16 ans. Une enfance fracassée et une adolescence qu’il va carboniser. Dans un squat, il connaîtra la violence, la débrouille, la prostitution… Mais aussi l’amour. Celui de Billy. Une jeune héroïnomane dont il s’éprend. Elle finira par se jeter dans le vide sous ses yeux…

 

La violence reviendra. Terrible. Mortifère. Duke, qui est retourné à la colline aux loups, sera arrêté. Jugé. Condamné à perpétuité malgré son discernement altéré. Puis placé en détention. Là, seul après le suicide de son codétenu, il écrit. Fait une introspection et tente de comprendre, accompagné par un prêtre qui ne fera que frôler l’horreur des souvenirs, des images, des mots de Duke.

Les phrases sont longues, sans virgule. Comme s’il fallait impérativement prendre son souffle avant de se lancer dans ce texte étourdissant, un flot d’images et de sensations qui mêle les époques, les périodes.

A la lecture de ce premier roman, qui concourt pour le 31e prix Roblès, on plonge dans l’horreur. Mais aussi dans la littérature. L’auteur, Dimitri Rouchon-Borie, âgé de 44 ans, côtoie l’horreur de près dans son métier. Journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers, ( il travaille pour Le Télégramme, à Saint-Brieuc), il est l’auteur d’un recueil de chroniques judiciaires qui a d’ailleurs servi de trame au roman Ritournelle, publié par Le Tripode, en mai.

Ce premier roman a déjà remporté le prix Première de la RTBF et avait été retenu parmi les quatre finalistes du prix Goncourt du premier roman. Qu’il n’a finalement pas eu.

En mai, j’ai interviewé Dimitri Rouchon-Borie pour La Nouvelle République dans le cadre du prix Roblès. L’article paru sur le site internet est ici.

Extraits 

Page 15 : « […]Par moments des ombres grandissaient dans la pièce et elles faisaient des bruits sourds et des fois ça hurlait des choses en rapport avec la pisse ou presque toujours en lien avec les conséquences de nos entrailles. Il m’a fallu du temps pour dessiner ces ombres et préciser leurs traits et encore plus de temps pour comprendre que c’étaient des personnes et pas n’importe lesquelles mes parents. J’ai rencontré après des gens qui avaient eu d’emblée un père et une mère avec de l’affection et des histoires comme ça je l’ai lu dans des magazines alors j’ai pu essayer de comparer. Mais moi je vous dis ceci au départ je ne me souviens pas d’avoir vu des personnes. Et je ne sais pas comment ces formes qui s’invitaient dans notre nid nous filaient à bouffer j’ai bien dû croûter sinon je serais mort mais je sais que là non plus je n’aurais pas su identifier ou nommer un repas tout était confondu dans tout. Il y a un moment dans l’enfance où chacun de nous ouvre mieux les yeux et petit à petit mon regard a séparé chaque être du nid pour lui donner un corps à lui. »

Page 129 :  » Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. J’avais le manque des frères et sœurs et je n’osais pas demander parfois on voyait des juges ou des éducateurs et pas un ne me parlait de Clara ou de la Boule est-ce qu’ils pensaient à moi? Petit à petit j’avais commencé à m’intéresser à la solitude qui était une sorte de permanence au-dedans et à la fin on revient toujours à ce qui est constant mais je ne savais pas encore si c’était une porte fermée ou une porte à ouvrir je le tournais comme ça dans ma tête. « 

Page 152 :  » Je ne peux pas expliquer pourquoi j’avais cette intuition que je devais rester lucide c’est comme une sorte de survie et être étourdi c’était tomber à la merci de la menace et ceux qui savent pas ce que c’est d’avoir souffert de ses parents ivres morts n’ont pas l’idée. Moi je pensais que toutes ces choses ça me perdrait plus vite et que le Démon n’avait pas besoin de ça un point c’est tout. Mais la contrepartie c’est que dans ce milieu où j’étais arrivé c’était compliqué de ne pas prendre de dope car ça me gardait une clairvoyance quand tous les autres étaient défoncés et ivres et qu’ils faisaient n’importe quoi en braillant avec des postillons et de la sueur et le visage jaune. Quand ils étaient comme ça fous et dénaturés je me mettais en discrétion pour qu’ils ne m’invectivent pas et qu’ils m’oublient. Parfois je prenais soin de Billy elle devenait presque comme du verre elle restait là à me regarder avec un sourire qui n’en finissait pas et elle tenait mon visage comme le faisait ma sœur c’est comme ça qu’on s’est embrassés la première fois elle a dit t’es mignon on voit bien que tu es pas là juste pour me baiser je haïssais ce mot. »

 Le démon de la colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 17€

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

 

Sélection Roblès 2021

AIGLES ENDORMIS

Vingt ans après son exil, Arben dit Beni, revient dans son pays natal, l’Albanie, avec pour projet de venger Rina, sa femme assassinée. Nous sommes en 2017.

Voilà pour donner tout de suite le décor de ce roman noir paru en janvier 2020 et qui fait partie des six premiers romans retenus pour la sélection du prix Roblès 2021.

Auteur et nouvelliste, Danü Danquigny est plutôt porté sur le roman noir et l’anticipation. Originaire de Rennes, il est né à Montréal. Après des études de droit et de psychocriminologie, il a intégré la Police des frontières. Avant de devenir détective privé dans le Nord de la France puis de travailler dans le tourisme, à Paris. Il est, depuis la rentrée dernière, enseignant dans un collège rennais. « Les Aigles endormis » est son premier roman.

Armé de ses souvenirs et d’un vieux Tokarev, Arben plonge dans ses souvenirs alors qu’il vient de remettre les pieds en Albanie, vingt ans après avoir quitté ce pays, ancien régime communiste, qui s’est métamorphosé en démocratie libérale à tendance oligarchique.
Au fil des pages et des flash-backs, il retrouve un à un ses anciens amis : MitriLoniNesti et Alban.  Est-ce à cause d’eux qu’il a sombré ? Est-ce eux qui sont responsables de la mort de sa femme Rina, infirmière, qui rêvait de quitter le pays pour élever ses deux enfants en toute sécurité ? Il en est persuadé. Mais est-ce vraiment la vérité ?

Comment un jeune homme idéaliste et cultivé se transforme-t-il en malfrat ? Est-ce à cause de la chute du régime ou de lui-même ?

Au final, le destin de notre héros est aussi tragique que celui de son pays. Qui a sombré dans un libéralisme sans vergogne, dans la corruption la plus veule. Jusqu’au trafic d’êtres humains… Beni s’enferme dans les pièges tendus. Pour préserver les siens. Et va jusqu’à voler ses « amis » pour faciliter son projet de départ. Jusqu’au drame intime.

C’est efficace. même si la fin me laisse perplexe. Et ça donne envie de se pencher un peu plus sur l’histoire contemporaine de ce pays. La RTBF en a fait quelque chose de plutôt bien vu. Je le

partage ici. 

CARTE ALBANIE

Extraits

Page 28 :« […] En l’espace de quelques semaines, j’avais vu mes parents disparaître et mes projets d’avenir s’effondrer. Je m’étais imaginé intellectuel, peut-être voyageur, je me retrouvais ouvrier et orphelin. Et maintenant, ma famille bien intentionnée allait me marier à une inconnue. Parce que ça se faisait, que c’était dans l’ordre des choses, que ça avait toujours fonctionné de cette manière. Je contins l’envie de briser ma chope de bière sur le viage rond de mon oncle, en hurlant, de lui bourrer le corps de coups de poing, d’écraser du talon son conformisme comme on le fait d’un vulgaire mégot de clope. »

Page 81 : « Je crève de chaud dans mon smoking froissé et maculé de poussière. J’aurais pu me préparer mieux. Prévoir des vêtements plus pratiques, peut-être un sac à dos, de meilleures chaussures. Mais j’ai quitté le pays sans rien d’autre que mes enfants et un paquet de pognon, et je reviens les mains vides, avec juste ce que je porte sur moi. Tout le reste, tout ce qui compte, se trouve ici. J’ai couru après des chimères toute ma jeunesse et passé ma vie d’homme à corriger le tir. Rina avait raison. Bien sûr. Si le destin ne m’avait pas forcé la main, je ne serais jamais parti. Mes gosses auraient grandi dans ce foutoir. Fille et fils de criminel, on peut rêver d’une meilleure entrée dans la vie. »

Pages 127-128 :« Il y eut d’autres voyages, d’autres Flora, des tas d’autres gamines envoyées se flétrir les rêves sur le macadam de L’Ouest. Les filles s’avéraient être le produit idéal. Les hommes, dès qu’ils le pouvaient, tentaient de gagner leur croûte de l’autre côté des frontières. Le pays commençait à manquer d’époux, et les jeunes femmes couraient le risque de devenir vieilles filles, surtout dans les campagnes. C’est là qu’on recrutait le plus. La fin d’une époque, l’ouverture aux modes extérieures, les vieux flippaient à l’idée que les moeurs de leurs filles suivent celles des Occidentaux décadents. Pour éviter la honte de les voir devenir des traînées, il fallait absolument les marier. Alors apparurent des courtisans professionnels. Ils séduisaient filles et parents en quelques semaines et, au prétexte de vacances, d’un voyage de noces ou d’une visite de leur futur foyer, elles partaient. Une fois là-bas, elles rapportaient chaque jour, frais déduits, plus d’une mois de salaire moyen d’ici à des types du genre d’Alban. Ou du mien. Je ne savais pas exactement combien il tirait du trafic, mais vu les enveloppes que je récupérais, ça chiffrait Pas de doute, on commençait à le comprendre, le système capitaliste. On disposait en quantité abondante d’un produit qui payait pour se faire exploiter. Le rêve. »

« Les aigles endormis », Danü Danquigny, Série noire, Gallimard, 18€.

 

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , ,

9782743650148

Sélection Roblès 2021

Quelle histoire ! Pourtant sur le papier, rien qui ne m’attire au premier abord : l’histoire n’est pas contemporaine, en plus, elle est lointaine. Bref. Il suffisait pourtant de se lancer embarquer sur le vraquier au coeur de cette histoire. A partir de là, les intrigues se découvrent, se mêlent, le tout sur fond de brouillard et d’odeur de fiente… Oui, le guano est un des personnages de ce roman à l’atmosphère sombre. Et pour cause, à cette époque, pour une raison qui reste mystérieuse, sur le littoral chilien, le soleil ne brille de mille feux qu’à peine deux heures par jour… Tout est humide et sent le renfermé.

L’histoire ? Oui, venons-y. Edouard Jousselin, jeune auteur trentenaire, né à Montargis, nous présente d’emblée à Joseph et Vald. Le premier n’a vraiment pas le pied marin, vomit tandis que son ami d’enfance tente de trouver une solution. Ils viennent de fuir. Sans savoir, sans s’être dit la vérité non plus.

« On devrait sans doute moins penser comme des naufragés, nous sommes des marins, des aventuriers », dit Vald. Et pourtant. Un premier chapitre qui s’ouvre la fin de l’histoire. Alors rembobinons.

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

ADULTERE

Yves Ravey est de retour. Comme un métronome, il revient tous les deux ans ou presque avec une nouvelle histoire. Et à chaque fois, je savoure le moment. Parce que je sais que sa mécanique est rondement pensée, que l’histoire va vite tourner au fait divers sans jamais que le roman, noir et concis, ne tombe dans les poncifs du genre.

Un des chouchoux de Quatrième de couv, que vous pouvez retrouver ici mais aussi ici et .

Bref, un bonbon acide et doux à la fois. Et « Adultère », dix-septième roman de l’auteur installé à Besançon, n’échappe pas à la règle.

L’histoire ? « Jean Seghers est inquiet : sa station-service a été déclarée en faillite. Son veilleur de nuit-mécanicien lui réclame ses indemnités et, de surcroît, il craint que sa femme entretienne une liaison avec le président du tribunal de commerce. Alors il va employer les grands moyens », nous explique la quatrième de couverture.

Que croyez-vous qu’il arrivât ?

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

T.SINGER

 

 

Un roman venu du Nord, ça vous dit ? Je ne connaissais pas cet auteur norvégien avant de tomber sur « T.Singer », le troisième roman traduit en français du Norvégien Dag Solstad.

Ce dernier est considéré comme un romancier très cérébral dont l’oeuvre a évolué au fil des décennies.

Ses héros des années 1990, par exemple, partagent le sentiment que la culture et la société déclinent, et que la marchandisation et l’uniformisation prennent le pouvoir, et qu’ils se retrouvent en dehors de leur temps. Au lieu d’essayer de combattre le déclin, ils se retirent en eux-mêmes et finissent par être des spectateurs de la réalité qui les entoure. En parallèle à cette thématique du retrait, le style narratif devient plus philosophique et se rapproche de l’essai.

C’est le cas dans « T.Singer », publié en 1999.

Auteur d’une trentaine de livres, Dag Solstad est le seul auteur norvégien à avoir obtenu trois fois le prix de la Critique littéraire norvégienne. Il est également récipiendaire du prix de Littérature du Conseil nordique en 1989 pour Roman 1987 et en 2017, pour l’ensemble de son œuvre, du prix nordique de l’Académie suédoise, considéré comme le « petit Nobel ».

 

 

Continuez à lire »

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Platinum

Rentrée littéraire 2021

 

 » Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à son fantasque et principal client, un célèbre designer, Stan. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes.

De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.  »

Voilà ce que dit la quatrième de couverture de ce premier roman  » Grand Platinum », écrit par Anthony van den Bossche, ancien journaliste désormais commissaire indépendant qui accompagne des designers, artistes et architectes.

Ce roman ressemble à un puzzle. Là, au coeur de Paris, une géographie des parcs, des jardins et des bassins se dessine. Louise a lancé son frère et des amis de son père dans une quête : réunir ces carpes japonaises.

Un héritage iconoclaste, curieux et inédit. Une mission aussi dans laquelle tous vont mettre leur énergie et leur ingéniosité. Pour respecter une promesse. Pour honorer un homme qui, au Japon, a vécu une expérience extraordinaire.

 

Un roman étonnant, attachant, troublant aussi. Une jolie découverte.

Extraits

Page 38 :« […] Avant l’entrée de Louise au collège, leur père avait dû vendre la maison du Morvan. Ils avaient déménagé Orangette, Mario, Saito du lavoir communal vers les squares de la capitale. Les carpes étaient restées dans le domaine public, mais clandestinement cette fois ; d’abord au parc des Batignolles, à côté de leur appartement, puis un peu plus loin, à mesure que grandissait la collection, essaimée dans cette ville qui leur appartenait. Chaque année, un spécimen en provenance du Japon atterrissait à Paris. Ils passaient prendre livraison à la boutique d’Ernesto et allaient glisser en cachette la nouvelle venue dans une mare de la rive droite, choisie par leur père, qui classait ses poissons selon leurs motifs ou leur texture d’écailles. Il avait converti le parc Monceau, le square du Temple et les jardins du Trocadéro en annexes personnelles. »

Page 43 :« Elle mit des copeaux de gingembre à bouillir, pinça un citron dans l’infusion, percola le café dans une machine italienne rudimentaire et poussa la porte de la cour intérieure où ses plantes se mélangeaient à celles des voisins. Comme chaque matin, elle fraudait le réel, profitant du sommeil de la ville pour détourner à son compte une portion entière de la journée. Dans quelques heures, le temps deviendrait commun, sans valeur. »

Pages 135-136 :« […] Ils repartirent le lendemain, sans avoir eu le courage d’avouer leur innocent mensonge. Le carpe au dos fabuleux arriva à Paris, suivie chaque année d’un nouveau Koï tout aussi rara, choisi par Hirotzu parmi les élevages voisins, gage de remerciement des koishi pour le héros gaijin. Il avait alors fallu inventer les douves vantées à Hirotzu. Le père de Louise commença par les installer aux Batignolles, à quelques rues de leur appartement, puis au parc Monceau et dans les jardins du Trocadéro, derrière le palais de Chaillot. »

« Grand platinum », Anthony van den Bossche, Seuil, 16€.

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , , , ,

ELLE LA MERE

Rentrée littéraire 2021

Un premier roman. Oui, je sais, on pourrait croire que je n’aime que ça ! Non, mais j’avoue lui vouer un intérêt très particulier. Parce qu’un premier roman est pour mois synonyme d’énergie, de libération, d’aboutissement et de commencement en même temps. C’est encore le cas avec « Elle, la mère ». 

Là, Emmanuel Chaussade, qui a été successivement créateur de haute-couture, directeur artistique et commissaire d’exposition, livre un texte sensible et cru. Violent et doux. Il donne de la voix au narrateur, Gabriel, troisième et dernier fils d’une femme dont on ne saura jamais le prénom. Le mince roman s’ouvre sur les obsèques de cette dernière, auxquelles il assiste seul.

L’occasion de raconter la vie, par bouts, par bribes, en mélangeant les périodes et les humeurs.

Cette femme, qui avait épousé un bourgeois qui l’a engrossée alors qu’elle n’a que 18 ans, a grandi dans une famille pauvre et dysfonctionnelle. Sa belle-famille ne sera ni aimante, ni  protectrice. Son beau-père entretient des relations interlopes avec des jeunes filles, son mari malhonnête couche avec plusieurs de ses soeurs… Elle, a fini par perdre de vue son prince charmant. Et devient une mère qui aime mal, qui aime trop… Qui bafoue même le dernier tabou qui puisse lier une mère à son fils.

Là, dans un milieu bourgeois, aisé, elle compulse ses illusions perdues. Une « Mater dolorosa » ? Gabriel n’élude rien. Sans pour autant l’absoudre. Un portrait en creux, cru et douloureux de cette « Emma Bovary du pauvre ».

Extraits

Page 23 :« […] Et lui, a-t-il aimé la mère ? Oui, il l’a aimée, puis il ne l’a plus aimée. Il l’a même détestée. Mépris silencieux. Vengeance sans paroles. La mère cache sa peine d’être abandonnée par le fils. La mère l’ignore pour qu’il revienne Le fils souffre de ce désamour qu’il s’est imposé. Petit à petit, tout doucement, très lentement, il fait machine arrière. Il réapprend à aimer la mère. Aimer sans plus, aimer sans moins. Aimer tout simplement. Aimer sans jugement aucun. Amour égoïste. Aucun gagnant, aucun perdant. Aimer pour être libre, tout simplement. »

Page 33 :« […] Elle n’en a jamais voulu à cet homme pervers et alcoolique. Souvenirs pleins de tendresse. Elle en parle avec ce sourire de l’innocence des enfants qui désespèrent d’être aimés. Il lui portait l’attention qui lui manquait tant. Elle s’est trompée, en prenant son intérêt pour de l’amour. Ces abus dont elle a été victime l’ont empêchée d’aimer et de s’aimer. C’est une des choses qu’elle a en commun avec son mari. Lui aussi est incapable d’aimer et de s’aimer. Cette impossibilité d’aimer les a reliés. »

Page 78 :« […] Non, il n’est pas un homme, il vient d’avoir six ans. 

Violence extrême. Mère violeuse. Petite fille abusée, petite fille abandonnée. Mère qui abuse. Appel à l’aide désespéré, après avoir compris qu’elle ne vivait pas un conte de fées. Pulsion criminelle, après s’être rendu compte qu’elle n’était pas mariée au prince charmant. Femme trompée. La mère se trompe et se retourne contre le fils. Coup de folie. Amour désespéré. Femme sous dépendance de l’amour et de la haine, envers l’autre, envers elle-même ». 

« Elle, la mère », Emmanuel Chaussade, Les Editions de Minuit, 12€. 

 

Marqueurs:, , , , , , , , , , , , , ,

Articles plus anciens »