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ADULTERE

Yves Ravey est de retour. Comme un métronome, il revient tous les deux ans ou presque avec une nouvelle histoire. Et à chaque fois, je savoure le moment. Parce que je sais que sa mécanique est rondement pensée, que l’histoire va vite tourner au fait divers sans jamais que le roman, noir et concis, ne tombe dans les poncifs du genre.

Un des chouchoux de Quatrième de couv, que vous pouvez retrouver ici mais aussi ici et .

Bref, un bonbon acide et doux à la fois. Et « Adultère », dix-septième roman de l’auteur installé à Besançon, n’échappe pas à la règle.

L’histoire ? « Jean Seghers est inquiet : sa station-service a été déclarée en faillite. Son veilleur de nuit-mécanicien lui réclame ses indemnités et, de surcroît, il craint que sa femme entretienne une liaison avec le président du tribunal de commerce. Alors il va employer les grands moyens », nous explique la quatrième de couverture.

Que croyez-vous qu’il arrivât ?

 

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T.SINGER

 

 

Un roman venu du Nord, ça vous dit ? Je ne connaissais pas cet auteur norvégien avant de tomber sur « T.Singer », le troisième roman traduit en français du Norvégien Dag Solstad.

Ce dernier est considéré comme un romancier très cérébral dont l’oeuvre a évolué au fil des décennies.

Ses héros des années 1990, par exemple, partagent le sentiment que la culture et la société déclinent, et que la marchandisation et l’uniformisation prennent le pouvoir, et qu’ils se retrouvent en dehors de leur temps. Au lieu d’essayer de combattre le déclin, ils se retirent en eux-mêmes et finissent par être des spectateurs de la réalité qui les entoure. En parallèle à cette thématique du retrait, le style narratif devient plus philosophique et se rapproche de l’essai.

C’est le cas dans « T.Singer », publié en 1999.

Auteur d’une trentaine de livres, Dag Solstad est le seul auteur norvégien à avoir obtenu trois fois le prix de la Critique littéraire norvégienne. Il est également récipiendaire du prix de Littérature du Conseil nordique en 1989 pour Roman 1987 et en 2017, pour l’ensemble de son œuvre, du prix nordique de l’Académie suédoise, considéré comme le « petit Nobel ».

 

 

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Platinum

Rentrée littéraire 2021

 

 » Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à son fantasque et principal client, un célèbre designer, Stan. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes.

De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.  »

Voilà ce que dit la quatrième de couverture de ce premier roman  » Grand Platinum », écrit par Anthony van den Bossche, ancien journaliste désormais commissaire indépendant qui accompagne des designers, artistes et architectes.

Ce roman ressemble à un puzzle. Là, au coeur de Paris, une géographie des parcs, des jardins et des bassins se dessine. Louise a lancé son frère et des amis de son père dans une quête : réunir ces carpes japonaises.

Un héritage iconoclaste, curieux et inédit. Une mission aussi dans laquelle tous vont mettre leur énergie et leur ingéniosité. Pour respecter une promesse. Pour honorer un homme qui, au Japon, a vécu une expérience extraordinaire.

 

Un roman étonnant, attachant, troublant aussi. Une jolie découverte.

Extraits

Page 38 :« […] Avant l’entrée de Louise au collège, leur père avait dû vendre la maison du Morvan. Ils avaient déménagé Orangette, Mario, Saito du lavoir communal vers les squares de la capitale. Les carpes étaient restées dans le domaine public, mais clandestinement cette fois ; d’abord au parc des Batignolles, à côté de leur appartement, puis un peu plus loin, à mesure que grandissait la collection, essaimée dans cette ville qui leur appartenait. Chaque année, un spécimen en provenance du Japon atterrissait à Paris. Ils passaient prendre livraison à la boutique d’Ernesto et allaient glisser en cachette la nouvelle venue dans une mare de la rive droite, choisie par leur père, qui classait ses poissons selon leurs motifs ou leur texture d’écailles. Il avait converti le parc Monceau, le square du Temple et les jardins du Trocadéro en annexes personnelles. »

Page 43 :« Elle mit des copeaux de gingembre à bouillir, pinça un citron dans l’infusion, percola le café dans une machine italienne rudimentaire et poussa la porte de la cour intérieure où ses plantes se mélangeaient à celles des voisins. Comme chaque matin, elle fraudait le réel, profitant du sommeil de la ville pour détourner à son compte une portion entière de la journée. Dans quelques heures, le temps deviendrait commun, sans valeur. »

Pages 135-136 :« […] Ils repartirent le lendemain, sans avoir eu le courage d’avouer leur innocent mensonge. Le carpe au dos fabuleux arriva à Paris, suivie chaque année d’un nouveau Koï tout aussi rara, choisi par Hirotzu parmi les élevages voisins, gage de remerciement des koishi pour le héros gaijin. Il avait alors fallu inventer les douves vantées à Hirotzu. Le père de Louise commença par les installer aux Batignolles, à quelques rues de leur appartement, puis au parc Monceau et dans les jardins du Trocadéro, derrière le palais de Chaillot. »

« Grand platinum », Anthony van den Bossche, Seuil, 16€.

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ELLE LA MERE

Rentrée littéraire 2021

Un premier roman. Oui, je sais, on pourrait croire que je n’aime que ça ! Non, mais j’avoue lui vouer un intérêt très particulier. Parce qu’un premier roman est pour mois synonyme d’énergie, de libération, d’aboutissement et de commencement en même temps. C’est encore le cas avec « Elle, la mère ». 

Là, Emmanuel Chaussade, qui a été successivement créateur de haute-couture, directeur artistique et commissaire d’exposition, livre un texte sensible et cru. Violent et doux. Il donne de la voix au narrateur, Gabriel, troisième et dernier fils d’une femme dont on ne saura jamais le prénom. Le mince roman s’ouvre sur les obsèques de cette dernière, auxquelles il assiste seul.

L’occasion de raconter la vie, par bouts, par bribes, en mélangeant les périodes et les humeurs.

Cette femme, qui avait épousé un bourgeois qui l’a engrossée alors qu’elle n’a que 18 ans, a grandi dans une famille pauvre et dysfonctionnelle. Sa belle-famille ne sera ni aimante, ni  protectrice. Son beau-père entretient des relations interlopes avec des jeunes filles, son mari malhonnête couche avec plusieurs de ses soeurs… Elle, a fini par perdre de vue son prince charmant. Et devient une mère qui aime mal, qui aime trop… Qui bafoue même le dernier tabou qui puisse lier une mère à son fils.

Là, dans un milieu bourgeois, aisé, elle compulse ses illusions perdues. Une « Mater dolorosa » ? Gabriel n’élude rien. Sans pour autant l’absoudre. Un portrait en creux, cru et douloureux de cette « Emma Bovary du pauvre ».

Extraits

Page 23 :« […] Et lui, a-t-il aimé la mère ? Oui, il l’a aimée, puis il ne l’a plus aimée. Il l’a même détestée. Mépris silencieux. Vengeance sans paroles. La mère cache sa peine d’être abandonnée par le fils. La mère l’ignore pour qu’il revienne Le fils souffre de ce désamour qu’il s’est imposé. Petit à petit, tout doucement, très lentement, il fait machine arrière. Il réapprend à aimer la mère. Aimer sans plus, aimer sans moins. Aimer tout simplement. Aimer sans jugement aucun. Amour égoïste. Aucun gagnant, aucun perdant. Aimer pour être libre, tout simplement. »

Page 33 :« […] Elle n’en a jamais voulu à cet homme pervers et alcoolique. Souvenirs pleins de tendresse. Elle en parle avec ce sourire de l’innocence des enfants qui désespèrent d’être aimés. Il lui portait l’attention qui lui manquait tant. Elle s’est trompée, en prenant son intérêt pour de l’amour. Ces abus dont elle a été victime l’ont empêchée d’aimer et de s’aimer. C’est une des choses qu’elle a en commun avec son mari. Lui aussi est incapable d’aimer et de s’aimer. Cette impossibilité d’aimer les a reliés. »

Page 78 :« […] Non, il n’est pas un homme, il vient d’avoir six ans. 

Violence extrême. Mère violeuse. Petite fille abusée, petite fille abandonnée. Mère qui abuse. Appel à l’aide désespéré, après avoir compris qu’elle ne vivait pas un conte de fées. Pulsion criminelle, après s’être rendu compte qu’elle n’était pas mariée au prince charmant. Femme trompée. La mère se trompe et se retourne contre le fils. Coup de folie. Amour désespéré. Femme sous dépendance de l’amour et de la haine, envers l’autre, envers elle-même ». 

« Elle, la mère », Emmanuel Chaussade, Les Editions de Minuit, 12€. 

 

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 Rentrée littéraire 2021

RUSSE

 

Un roman russe doublé d’un premier roman ? Forcément, je n’ai pas résisté. Et j’ai dévoré les épreuves d’ « Une suite d’événements « , de Mikhaïl Chevelev, journaliste de presse écrite. Encore un argument, évidemment.

Grâce à son double littéraire, l’auteur nous parle de la Russie d’aujourd’hui dont il connaît toutes les affres. Lui, le journaliste d’opposition n’a pas d’autre choix que de devenir écrivain quand la publication pour laquelle il travaillait a dû fermer ses portes.

Ce dernier nous plonge ici, via la fiction dans la Russie de Poutine, pour mieux en dénoncer le totalitarisme. Pour mieux déplorer la responsabilité des élites intellectuelles dans l’extension des pouvoirs qu’il s’est arrogés, lui qui en 1995 n’était encore que l’adjoint docile au maire de Saint-Pétersbourg.

Dans ce premier roman librement inspiré de son expérience de journaliste d’opposition, Mikhaïl Chevelev s’imagine un double littéraire, Pavel Volodine, journaliste moscovite, spécialiste des conflits interethniques dans la Fédération de Russie, appelé comme médiateur sur la scène d’une prise d’otages par une lointaine connaissance, très remontée contre les exactions du pouvoir en Tchétchénie et en Ukraine

 

Le terroriste menace d’exécuter les 112 innocents qu’il retient dans l’église d’un village de la banlieue moscovite si le président de la Fédération de Russie ne s’excuse pas à la télévision pour les guerres qu’il a déclenchées. Pavel reconnaît alors Vadim, qu’il avait fait libérer lors d’une mission bien des années auparavant. Engagé malgré lui dans une périlleuse course contre la montre et un improbable dialogue, il tente de comprendre ce qui a pu le conduire à faire le choix du terrorisme.

Dans un pays corrompu, incompétent, vérolé et confit dans l’alcool, le parcours de deux hommes. Ce journaliste donc Pavel Volodine, et Vadim.

De page en page, un drame psychologique se dessine. Entre dérision, suspense maîtrisé et sens de la tragédie, c’est une page d’histoire contemporaine qui s’offre à nous. Un premier roman puissant, percutant. Et lucide.

Au fait, comment dit-on bonheur en russe ?

En postface, Ludmila Oulitskaïa, autrice de romans, de nouvelles et de scénario, – elle est considérée comme l’écrivaine russe vivante la plus lue à l’étranger. Son engagement politique contre le Kremlin et l’homophobie lui a valu d’être attaquée par des jeunes militants pro-Poutine en 2016 notamment – écrit  : […] « Le héros du roman est prisonnier de l’une des idées les plus séduisantes qui existent, l’idée de justice. Mais il ne trouve pas justice. La réponse est absente. Une seule chose demeure invariable : le mal engendre le mal. D’un moindre mal naît un mal plus grand, et cette escalade n’a pas de fin ». 

Extraits

Page 31 : « […] Evgueni installe rapidement sa caméra et improvise une mise en scène; Letchi sur fond de prisonniers reconnaissants prononce un discours inspiré de ma composition sur la fin de la guerre et ajoute de son propre chef une rafale de mitraillette tirée en l’air en guise d’adieu. Bougre de con, s’exclame Evgueni, qu’est-ce qui t’as pris de tirer juste devant l’objectif, la bande-son est fichue. Je m’attends à être fusillé sur place avec mon collègue et les pauvres troufions pour laver l’injure, mais pas du tout : Letchi, confus, baisse es yeux et refait docilement la prise. Le pouvoir de la télé, c’est tout de même quelque chose, la presse, je le constate une fois de plus, ce n’est rien à côté. » 

Page 60 : […]  » Puis une autre vie a commencé. La deuxième guerre de Tchétchénie, les immeubles qui explosent, le départ de Eltsine, l’arrivée de Poutine qui entreprend de protéger la Russie selon son bon plaisir… J’ai appelé Evgueni pour lui proposer de repartir. Il a réagi avec enthousiasme. Je n’y ai pas prêté attention, me disant qu’il avait un empêchement. Puis il a quitté Vues d’aujourd’hui et on a cessé de le voir rue Petrovka. A l’époque, j’avais assez de mes propres problèmes. Ensuite, Evgueni s’est mis à travailler pour la première chaîne. Je n’ai pas vu ses reportages, mais on m’a dit qu’il passait son temps à filmer des popes et des généraux, du style de la Sainte Russie se relève fièrement et sa noble armée reçoit la bénédiction de la Sainte Eglise… Evgueni ? Allons donc! Si tu ne nous crois pas, va donc vérifier toi-même. »

Page 142 : […]   » Pendant longtemps, Vadim ne s’explique pas lui-même pourquoi il a accepté cette proposition. N’a-t-il pas assez vu la guerre dans sa vie ? Pour sûr que si, jusqu’à en avoir une indigestion… Parce qu’il n’a nulle part où aller ? Mais non, il sait qu’il arrivera à se débrouiller… De crainte de se voir expulsé en Russie en cas de refus ? Il a cessé d’avoir peur. Pas parce qu’il en a perdu l’habitude mais parce qu’il n’en est plus capable, come si quelque chose en lui s’était engourdi…  » 

« Une suite d’événements », Mikhail Chevelev, Gallimard, 18€.  Traduction de Christine Zeytounian-Beloüs

 

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Je ne la connaissais absolument pas. Et ça aurait été vraiment dommage de passer à côté d’elle ! Les éditeurs ont souvent du talent pour vous faire découvrir des pépites. La preuve avec « Rassemblez-vous en mon nom », écrit par Maya Angelou.  A considérer comme le deuxième tome d’une autobiographie qui en compte sept.

Maya Angelou, née Marguerite Johnson en 1928 aux Etats-Unis, fut poète, écrivaine, actrice, enseignante et réalisatrice.

Elle a vécu en Egypte, au Ghana. Reviendra aux Etats-Unis en 1965 pour travailler avec Malcom X, rencontré en Afrique. Il est assassiné. Elle devient alors la coordinatrice new-yorkaise de l’organisation de Martin Luther King.

En 2013, en tant que militante des droits civiques américains, elle a reçu le National Book Award pour « service exceptionnel rendu à la communauté littéraire américaine ». Elle a côtoyé Nelson MandelaMartin Luther KingMalcom X et James Baldwin qui l’a incité à écrire. Nous sommes en 1968.

Elle est décédée le 28 mai 2014 à l’âge de 86 ans des suites d’une longue maladie.

Figure emblématique de la vie artistique et politique aux Etats-Unis, Maya Angelou est l’autrice de 7 autobiographies, de 3 essais et de plusieurs recueils de poésie. Elle a joué au théâtre, au cinéma et a participé à de nombreuses émissions télévisées.

 

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Rentrée littéraire hiver 2021

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Ils seront 493 au total à essayer de trouver une place sur les tables des libraires. Ils ? Les romans de cette rentrée littéraire d’hiver. Par eux, 153 romans étrangers et 64 premiers romans dont nombre écrits par des femmes.

On commence ?

Pour moi, ma pile des livres de la rentrée a débuté avec « Ce matin-là », de Gaëlle Josse. Une autrice qui a grandi dans l’Indre comme nous l’explique mon collègue de Châteauroux ici

Gaëlle Josse, web rédactrice pour un site internet signe là son dixième roman. L’histoire ? Très contemporaine pour le coup. C’est celle de Clara. Une jeune femme pour qui, un jour, tout lâche. Sa vie, son métier. Employée dans une société de crédit, elle n’y trouve finalement plus de sens. Le traitement d’un dossier la fait basculer.

Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Burn-out ? Dépression ? Tout se mélange. Tout la transforme. La détruit.

Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle. Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.

On a tous connu, un jour, « ce matin-là « , cette envie de tout envoyer valdinguer, trop fragile pour rester dans la course. Une trajectoire parmi tant d’autres pour mieux en prendre la mesure. Pour mieux se donner le temps de trouver le bon tempo.

 

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse a publié son premier roman « Les Heures silencieuses » en 2011. Elle a obtenu de nombreux prix pour ses différents romans.

Diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents et d’adultes.

Extraits 

Page 28 : « Elle se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerveau que tout va bien. Elle n’est pas certaine d’avoir souhaité cette réponse-là, mais il faut bien calmer ces palpitations, ces insomnies, cette pince qui broie l’estomac, cette gorge nouée, et tout ce qu’elle n’é pas voulu voir, pas voulu entendre depuis des semaines, depuis des mois. »

Pages 55-56 : « Désoeuvrée. C’est ce que lui a dit Laetitia, son amie, l’infatigable, la solaire, celle de la salle de sport, celle des apéritifs prolongés, avec son haut front clair de vierge flamande, ses foulards colorés dans les cheveux et ses histoires de mecs à n’en plus finir. Joyeuse, sensuelle, Laetitia. Clara se demande comment elle fait, parfois. Tu ne vas pas rester comme ça, désoeuvrée. Le mot a marqué Clara. Désoeuvrée, sans oeuvre à construire, sans tâche, sans utilité, une vie de paramécie, de lentille d’eau, de mousse, de lichen. Des heures sans bouger du canapé. Elle se dit qu’elle va finir par se confondre avec la couleur des coussins, et ce serait bien, les animaux se rendent invisibles pour se protéger des prédateurs. […] »

Pages 96-97 : […] A quoi ressemble leur vie ? Elle se dit qu’elle aimerait échanger la sienne contre n’importe quelle autre, au hasard, dans une sorte de pacte, comme dans les légendes. Sa vie aux enchères. A qui la veut. Elle s’arrête, étourdie, marque le pas devant une vitrine dont elle ne regarde rien, elle aperçoit son reflet entre les marchandises exposées. C’est donc cela qu’elle est devenue en quelques semaines, ce visage crayeux aux traits tirés, lèvres fermées, cheveux attachés, regard éteint. Elle se reconnaît à peine. Elle se met à haïr ce reflet, c’est donc moi, ça ? Cette ombre, ce passe-muraille, cette invisible égarée dans la foule ? « 

 « Ce matin-là », Gaëlle Josse, Noir sur Blanc, Notabilia, 17€.

 

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L’enfance est au coeur de son oeuvre. Avec ses ombres et ses lumières. Florence Seyvos nous revient avec « Une bête aux aguets », paru lors de la rentrée littéraire de l’automne aux Editions de Minuit.

Une autrice dont j’ai découvert le travail avec l’un de ses précédents romans « Le garçon incassable »J’avais poursuivi avec « La sainte famille »

Cette fois encore, l’héroïne est un enfant : Anna, que nous suivons pendant sept ans environ.

Anna vit seule avec sa mère. Anna a failli succomber à une rougeole pas soignée. Anna prend désormais des pilules blanches et bleues, chaque jour, chaque semaine. Un remède fourni par un homme qui n’est pas médecin… ça rassure sa mère de voir ainsi sa fille protégée des dangers de l’existence. Elle guérit. Mais cela entraine Anna aux confins de sa conscience.

Elle entend des voix, elle lit dans les pensées de sa mère, elle ment à sa meilleure amie Christine et à son petit ami pour continuer à paraître normale…

Sa perception de la réalité a changé. Difficile de l’accepter. Difficile de le comprendre. Et encore plus de le partager.

Sa mère la surprotège. Anna veille sur sa mère. Une relation fusionnelle qui vire au maladif.

« Nous avons tous une nature sauvage et il s’agit de la dompter. Anna s’y retrouve confrontée « , explique Florence Seyvos. Elle s’interroge. Est-elle un monstre ? Est-elle normale ?

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« Je me considère héritier de cette conscience ouvrière. On hérite de ce qui est mort de toute façon. » Dans le journal suisse Le Temps, en septembre dernier, Thomas Flahaut résumait aussi son travail, engagé en 2017 avec la publication de son premier roman « Ostwald » qui déjà évoquait le monde ouvrier dans un contexte post-apocalyptique, en présumant d’une explosion à la centrale nucléaire de Fessenheim.

Il est revenu à la dernière rentrée littéraire avec « Les nuits d’été ». Un roman terriblement ancré dans la réalité. Et pour cause. Thomas Flahaut, bientôt trente ans, s’est inspiré de sa propre expérience dans une usine du Jura bernois, en Suisse. Lui-même fils d’ouvrier, il a rejoint une entreprise plusieurs mois durant en 2013 afin de pouvoir financer ses études.

Il a gardé les odeurs, les bruits, les machines monstrueuses en mémoire. Tout comme la reproduction sociale qui s’y joue pour raconter au plus près de la réalité les histoires croisées de Thomas (comme un alter ego littéraire), Louise sa soeur jumelle et leur ami d’enfance Mehdi.

Eté 2016. Thomas rejoint pour la première fois l’usine où son père a travaillé toute sa vie. Il y retrouve Mehdi, un peu perdu de vue. Ils sont 25 ans. Mehdi se partage entre les stations de ski l’hiver et l’usine l’été. A cela s’ajoute les marchés qu’il parcourt avec son père, ancien ouvrier de l’usine devenu marchand de poulets grillés.

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CHAVIRER

Nous sommes dans les années 80. Cléo a treize ans, fréquente le collège de sa banlieue parisienne et s’éclate chaque semaine à la MJC pour progresser, toujours, en danse modern jazz. Jusqu’au jour où… Où Cathy la remarque, où elle lui parle, s’intéresse à elle, lui offre des cadeaux, l’emmène à Paris et lui vante la bourse Galatée qui, si elle défend sa candidature, lui ouvrira les portes des studios à New-York.

Les étoiles s’allument dans la tête de l’adolescente. Jusqu’à ce fameux mystérieux déjeuner avec des hommes. Où elle ne jouera pas suffisamment le jeu. Puis jusqu’à devenir elle-même celle qui vante la bourse Galatée auprès de ses camarades de collège.  Celle qui les sélectionne. Parmi elles, Betty.

Un engrenage délétère. Un piège sexuel et monnayable s’ouvre et se referme sur elle. Une culpabilité qui l’empoisonne. Jusqu’au jour où la parole se libère. Enfin. Après qu’un fichier de photos est retrouvé sur le net et que des policiers lancent un appel  à témoins pour identifier les victimes de la fameuse fondation…

Cléo, devenue danseuse professionnelle, doit affronter son passé. Sa culpabilité. Et sa honte, envahissante.

Lola Lafon signe là un roman fort, dense. Qui remue. J’avais découvert cette autrice avec un précédent roman, consacré à Nadia Comaneci, « La petite communiste qui ne souriait jamais ».  Un roman qui avait obtenu de nombreux prix.

 

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